De la critique des médias comme exercice historique

Cecile Meadel (meadel@paris.ensmp.fr)

Compte-rendu du colloque La question médiatique. (Déjà publié in XXieme siècle).

Actes du colloque : d'Almeida, Fabrice (dir.), La question médiatique. Les
enjeux historiques et sociaux de la critique des médias , Paris, Seli
Arslan, 1997.

De la critique des médias comme exercice historique
La critique des médias est un exercice facile, auquel les plus grandes
plumes de la sociologie ne répugnent pas de se livrer, fut-ce au prix des
plus grandes facilités. Le thème du colloque organisé le 9 novembre dernier
à l'Université de Paris X-Nanterre, "La question médiatique, les enjeux
historiques et sociaux de la critique des médias", pouvait donc laisser
craindre un même ton pamphlétaire, une même absence d'analyse. D'autant
plus que comme le soulignait Fabrice d'Almeida, organisateur de cette
journée, les médias sont eux-mêmes fort friands de l'autocritique et du
dénigrement non contr┘lé. Or, on n'a pas rencontré lors de cette journée
d'études les invectives peu fécondes de la critique, on y a évité en
particulier les stigmatisations dénonciatrices des pratiques du
journalisme.
Les historiens ont su organiser, presque sans manquement, une véritable
mise en perspective de la question de l'histoire de la presse, radio et
télévision, en l'appréhendant par de multiples angles : économie et gestion
des entreprises de presse et des médias, relations politiques, enjeux
éthiques, systèmes socio-techniques, analyse des événements au miroir des
médiasń montrant par là même quel champ immense embrasse l'histoire des
médias . Et lorsqu'on a parlé critique, on l'a, à tout le moins, replacée
dans une perspective elle-aussi historique. Pour ne prendre qu'un exemple,
la confusion des r┘les entre journalistes et hommes politiques, qui nourrit
nombre d'attaques contre les médias en pointant leur dépendance
institutionnelle, politique et affective, n'est pas nouvelle ; elle faisait
déjà l'objet de réflexions et de débats entre les deux guerres et alors
qu'éclataient des affaires de corruption, le milieu professionnel cherchait
d'ores et déjà à construire les bases d'une éthique professionnelle. Autre
nouveauté de ce colloque, il y a eu des échanges entre les recherches sur
la presse et celles portant sur les médias audiovisuels, alors qu'elles
sont le plus souvent imperméables les unes aux autres.
A c┘té de thèmes qui commencent à être mieux débroussaillés comme les
relations au politique, les pratiques professionnelles ou l'histoire des
institutions, quelques nouvelles perspectives ont été ouvertes et les
débats ont montré qu'un dialogue pouvait s'engager entre des approches
disciplinaires qui restaient jusque là assez renfermées sur eux-mêmes .
Certaines analyses ont ainsi témoigné d'une distance raisonnée par rapport
au contenu des messages. Alors que les propos des médias sont encore bien
souvent considérés comme des reflets univoques et explicites de l'opinion
publique (combien de mémoires encore sur la représentation de la femme, de
l'Otan ou de la guerre de Crimée dans tel quotidien régionalń), on a
cherché lors de ce colloque à restituer au contenu sa pluralité de sens, en
rendant leur place aux effets de réception, prenant acte de ce que cette
dernière n'est, comme on le sait désormais, ni directe ni automatique. A
ces précautions méthodologiques prudentes mais indispensables, s'ajoute une
nouvelle interrogation, un doute sur ce qui est transmis : est-ce le
contenu lui-même ? Les médias ne transmettent-ils pas plut┘t des attitudes,
des habitudes ? Les clichés ordinaires de la télévision, le type de
visualisation qu'elle propose, les angles de vue qui sont privilégiés
n'auraient-ils pas par exemple des effets puissants sur la manière dont les
téléspectateurs voient le paysage, une fois qu'ils ont quitté le petit
écran ? Autre type d'effets rarement abordés jusque là par les historiens :
les médias poussent à nommer des choses qui ne sont pas nécessairement
caractérisables et en cela, ils les modifient en retour.
L'histoire technique des médias, en particulier de la radio et de la
télévision, a longtemps été considérée comme un chapitre inévitable mais
rebutant, que l'on abandonnait bien volontiers aux techniciens eux-mêmes.
Les questions ici abordées, en écho aux préoccupations renouvelées de la
sociologie des sciences et des techniques , montrent que ces partages n'ont
plus de raison d'être et peuvent passionner les historiens. Comment
conjuguer le temps long des mentalités et les bouleversements si rapides
des pratiques et des habitudes en matière de consommation médiatique ?
Comment expliquer l'émergence de nouvelles technologies sans tomber dans le
déterminisme technique ? Comment rendre compte de l'intense travail de
négociations auquel aboutit un nouveau dispositif socio-technique ?
Voilà qui ouvre bien des pistes de réflexion et surtout de nombreuses
investigations. Le champ des recherches sur l'histoire des médias
s'organise , il est encore immense.

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Bibliographie

Jean-No╬l Jeanneney, Une histoire des médias des origines à nos jours,
Paris, Seuil, 1996, 374 p. et "Audiovisuel : le devoir de s'en mêler", in
Pour une histoire culturelle, Rioux, Jean Pierre et Sirinelli,
Jean-François (dir.), Paris, Seuil, 1997, pp 147-162.

Marc Martin (dir.), Histoire et médias. Journalisme et journalistes
français, 1950-1990, Paris, Albin Michel, 1991, 305 p.

On trouvera une démonstration éclatante de la pluralité des approches dans
l'anthologie de Daniel Bougnoux, Sciences de l'information et de la
communication. Textes essentiels, Paris, Larousse, 1993, 808 p. Ou encore
dans un ouvrage purement sociologique : Beaud, Paul, Flichy, Patrice,
Pasquier, Dominique et Quéré, Louis (dir.), Sociologie de la communication
, Paris, Cnet-Réseaux, 1997, 980 p.

Sur la "nouvelle" sociologie des sciences, voir par exemple Callon, Michel,
1994. "Four models for the dynamics of science", in Petersen, J.C., Markle,
G.E., Jasanoff, S. et Pinch, T. (dir.), Handbook of Science and Technology
Study, London, Sage, p. 29-63. Latour, Bruno, La Science en Action, Paris,
La Découverte, 1989. Ou encore, en introduction, Akrich, Madeleine, Callon,
Michel et Latour, Bruno, "A quoi tient le succès des innovations. L'art de
l'intéressement. L'art de choisir de bons porte-parole" in La gestion de
l'innovation, Vinck, D. (dir.), Bruxelles, De Boeck, 1991, pp 27-76.

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Cécile Méadel
E.Mail: meadel@csi.ensmp.fr

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