Nominations-Révocations-Chasses aux sorcières

Jérôme Bourdon (Professeur à l'Université de Tel Aviv)

Agnès Chauveau (Maître de conférences à l'Université de Metz)


Les rumeurs, à la fin des années 90, voient volontiers la main du président de la République, du Premier ministre ou de leurs séides dans toute nomination (ou départ) d'importance au sein de l'audiovisuel public - parfois privé. Certes les tentations sont loin d'avoir disparues; et l'imagination grossit d'autant plus le rôle des réseaux politiques qu'ils sont mal connus et mal décrits. Pourtant sur le long terme, l'intervention directe sur les arrivées et les départs a reculé, quelles que soient ses formes.

Jusqu'en 1981

Officiellement, le pouvoir de nomination et de révocation directe est faible, depuis la réforme de 1964. Devenue ORTF, la RTF quitte alors l'autorité du ministre de l'Information pour être placé sous sa tutelle. Le ministre ne nomme plus l'état-major, mais simplement le directeur général. En 1974, le principe est respecté : le président de chacune des sept sociétés de l'audiovisuel créée par la loi est officiellement nommé en Conseil des ministres.

En fait, au-delà des postes officiellement pourvus en conseil des ministres, les sollicitudes ministérielles sont, jusqu'aux années soixante- dix, descendues fort bas dans la hiérarchie. Ce fut notamment le cas après la réforme de 1974. Le cabinet du président de la République se soucie fort de l'entourage des présidents, des directions de l'Information, et même du choix du présentateur du journal de 20 heures sur TF1, Roger Gicquel.

Quant à la 'chasse aux sorcières' stricto sensu,  elle connaît très tôt un épisode oublié : en mai 1953, dans un climat politique tendu par la Guerre Froide, le ministre de l'Information réclame l'éviction de trois réalisateurs censés appartenir au Parti communiste. Presque tout le personnel fait alors grève et obtient la réintégration des intéressés. Jusqu'aux années soixante-dix, les gouvernements (ou certains dirigeants) ont tendance à voir partout l'influence des communistes. Le peu conformiste Jacques Thibau, directeur de la deuxième chaîne à partir de 1965, est ainsi visé et à la suite d'un rapport spécifique des Renseignements généraux, il est évincé en 1967. En 1973, les attaques de Philippe Malaud, ministre de l'Information, contre les 'soviets de dingues' font date.Les deux seules grandes purges de l'histoire de la radiotélévision (1968 et 1974) concernent, au premier chef, les journalistes, et les plus militants d'entre-eux, grévistes ou syndicalistes. Jusque-là d'autres dirigeants, comme Albert Ollivier, cohabitent sans mal avec ces réalisateurs de gauche, mais dévoués, comme eux à l'idéal de service public. Après 1974, l'affaiblissement des réalisateurs désormais extérieurs aux chaînes et l'évolution politique générale rendent moins délicate la question de leur appartenance politique. Après 1968, il s'agit de châtier ceux qui, du point de vue du pouvoir, ont failli. Lors de l'éclatement de l'ORTF en 1974, on cherche aussi à réduire systématiquement les effectifs, au-delà des seuls journalistes. Ces deux crises le démontrent : la question de l'appartenance politique est sensible surtout chez les journalistes. Peut-il y avoir des journalistes communistes ? Interrogé dans une conférence de presse, le 15 septembre 1978, Valéry Giscard d'Estaing répond qu'il a demandé aux responsables de l'information de s'occuper de la question. A FR3, qui représente déjà la majorité des journalistes, le bruit court, fondé ou non, que Claude Lemoine, le directeur général, dispose sur son bureau d'un ordinateur qui fiche l'appartenance politique. Cette précaution n'est d'ailleurs pas nécessaire pour que les directeurs de stations se préoccupent de la modération politique des journalistes recrutés.

mai-octobre 1981

En 1981, l'élection de François Mitterrand à la présidence de la République annonce une rupture : la gauche n'a-t-elle pas dénoncé sans cesse la nomination des présidents de chaîne en Conseil des ministres ? Georges Fillioud, ministre de la Communication, promet qu'il n'y aura pas de 'chasse aux sorcières'. Pourtant, la logique du changement s'impose : on ne peut garder des équipes présumées hostiles à la tête des radios et des télévisions publiques. Il faut aussi satisfaire le 'peuple de gauche' foule composite de militants, sympathisants et professionnels qui, depuis le 10 mai, conspuent les journalistes symbolisant l'ère giscardienne.

Seulement, aucun des présidents de l'audiovisuel public n'est arrivé au terme de son mandat de trois ans. Selon la loi de 1974, ils se sont donc pas révocables. Georges Fillioud engage très vite avec chacun d'eux des négociations discrètes tandis qu'il leur demande publiquement de partir et encourage explicitement à la rébellion des rédactions afin de hâter le processus. Après les résultats des législatives qui rendent la gauche maîtresse du Parlement, les responsables obtempèrent. Les nouveaux dirigeants, nommés en Conseil des ministres, sont pour la plupart des professionnels reconnus, mais proches politiquement de la nouvelle majorité. De même, les présidents de la Sofirad, d'Havas sont remplacés. Au sein des états-majors, malgré quelques voeux exprimés dans ce sens,ni le président de la République, ni le Premier ministre, ne veulent de 'purges' systématiques. On se contente de remplacer au coup par coup les directeurs des programmes ou de l'information.

En outre, sur la base de listes préparées en liaison avec le ministère de la Communication et les syndicats de l'audiovisuel, des journalistes ou des personnels exclus pour des raisons politiques en 1968 et en 1974- 75 sont 'réintégrés'. La figure emblématique est Maurice Séveno, présentateur du JT avant 1968, rare victime de la grande charrette de juin qui ait osé porter plainte pour licenciement abusif, devenu depuis conseiller audiovisuel de François Mitterrand : il est nommé rédacteur en chef de la rédaction nationale à FR3. Mais ce vent de réintégration concerne également des journalistes communistes, satisfaisant ainsi une très ancienne revendication du Parti communiste. Au total, les départs forcés sont moins importants, plus étalés dans le temps que lors des crises de 1968 et 1974. Une enquête du Monde , le 26 septembre 1981, montre qu'il y a eu jusqu'alors 40 mutations pour 110 en 1968 et 440 à l'occasion de l'éclatement de l'ORTF en 1974. Toutefois, cette valse des états-majors permet à l'opposition parlementaire et à la presse qui la soutient de dénoncer 'la chasse aux sorcières', 'la marée rose' ou encore 'les dépouilles du pouvoir' tandis que du côté de la majorité on s'inquiète, selon une formule célèbre de Paul Quilès au Congrès du Parti Socialiste à Valence en octobre 1981, que 'pas davantage de têtes ne soient tombées'.

La régulation : de la Haute autorité au CSA

La réforme du 29 juillet 1982 qui donne naissance à une instance de régulation, la Haute autorité de la communication audiovisuelle, désormais investie du pouvoir de nommer les présidents du secteur public (TF1, A2, FR3, Radio France, RFO) représente une rupture importante en rendant impossible le 'spoil system 'à la française'. L'ampleur du dessaisissement est telle qu'il n'est pas étonnant que les pressions, pour faire nommer tel ou tel dirigeant, ne disparaissent pas brusquement. Dans l'ensemble, la Haute Autorité parvient pourtant à démontrer l'autonomie de ses choix. De plus, les neuf sages sont d'un recours généralement efficace lorsque les présidents souhaitent résister à une pression visant à leur imposer un collaborateur. Cependant certaines nominations de la Haute Autorité portent encore trop la marque du pouvoir (en particulier celle de Jean-Claude Héberlé à la tête d'A2 en septembre 1984), ce qui entraîne le discrédit momentané de cette institution.

En théorie, le temps des révocations ad nutum  est désormais clos. Pourtant, après les élections législatives de mars 1986, la nouvelle majorité ne souhaite pas le statu quo . Max Clos réclame dans Le Figaro 'la mise à l'écart des journalistes de gauche nommés pour des raisons politiques' (4 avril) tandis qu'à Autun, Jacques Chirac s'insurge contre les 'commentaires excessifs des journalistes du service public' (23 mai). Michèle Cotta en rappelant 'qu'il ne peut y avoir de chasse aux sorcières tant que la Haute Autorité est là ' donne un motif supplémentaire à ceux qui prônent la suppression de son institution. La loi du septembre 1986 remplace la Haute Autorité par une CNCL qui, le 3 décembre lors du renouvellement des cinq 'patrons' de TF1, A2, FR3, Radio France, RFI, RFO, ne veut ou ne peut faire le choix de la continuité en préservant le mandat (qui n'était pas arrivé à terme) de certains des présidents nommés par la Haute Autorité. Leur remplacement brutal par des fidèles incontestés du nouveau pouvoir, qui entraîne également un renouvellement des états-majors, met en exergue l'hypocrisie du dessaisissement du pouvoir exécutif sur les nominations de l'audiovisuel public. La suspicion n'est pas moindre du côté des chaînes privées où les pouvoirs publics sont régulièrement accusés de créer et de défaire les télévisions privées afin d'accorder des autorisations à des entrepreneurs qui leur sont proches. Déjà François Mitterrand avait choisi d'attribuer les concessions de Canal Plus, la Cinq et TV6 dans des conditions peu transparentes. Le choix par la CNCL des opérateurs pour TF1, la Cinq et la Six porte également la marque gouvernementale.

Les nouveaux dirigeants ne sont guère plus à l'abri que leurs prédécesseurs. Le retour d'une majorité de gauche en 1988 sonne le glas de la CNCL. La loi du 17 janvier 1989 donne naissance au CSA. Cette nouvelle institution inaugure dans un premier temps un autre type de nomination : Hervé Bourges, 'candidat de l'Elysée' et Georges Kiejman, soutenu par le ministre de la Culture, Jack Lang, sont écartés par le CSA qui leur préfère Philippe Guilhaume, candidat inattendu proche de Jacques Chaban-Delmas, pour diriger la présidence commune d'A2-FR3. Philippe Guilhaume a beau nommer deux directeurs généraux proches du pouvoir : pris dans les difficultés financières et sociales, il se heurte à la violente hostilité du ministre de la Communication, Catherine Tasca, et se voit dans l'obligation de démissionner le 18 décembre 1990. Pour le remplacer, le CSA se fait plus docile et nomme sans désapprouver un des deux candidats rejetés un an plus tôt, Hervé Bourges.

En guise de conclusion

Toutefois la pérennité du CSA assure désormais une plus grande stabilité aux sociétés de l'audiovisuel public qui ne sont plus contraintes de vivre au rythme des alternances politiques. Les 'purges'et 'chasse aux sorcières'appartiennent au passé. Ce n'est pas dire qu'il s'est forgé un milieu de dirigeants 'purement' professionnels, imperméables aux pressions politiques. Plusieurs facteurs contribuent à entretenir le problème : les liens traditionnels entre élites journalistiques, politiques et financières, le rôle sans cesse accru de la communication audiovisuelle dans les campagnes électorales, enfin la place de sociétés de travaux publiques (intimement liées aux pouvoirs publics dans la gestion de leur activité) dans le capital des chaînes privées. Ainsi, au printemps 1994, le départ d'André Rousselet de la présidence Canal Plus résulte d'une modification du capital de la chaîne, suite au vote de la loi Carignon de janvier 1994. Pourtant, il n'est pas totalement étranger à la volonté d'Edouard Balladur, Premier ministre, ni à ses liens avec les nouveaux actionnaires qui contrôlent la chaîne. De même, les nominations des dirigeants de l'audiovisuel public résultent le plus souvent d'un choix fait officieusement en accord avec la tutelle politique. Mais peut-il en être autrement alors que les présidents du secteur public dépendent sur le plan financier du pouvoir exécutif ? Aussi les différentes propositions visant à modifier le mode de désignation des dirigeants de l'audiovisuel public ne peuvent-elles faire l'impasse d'une réflexion sur l'équilibre qu'il convient de trouver entre une saine autonomie et la nécessité de rendre des comptes.

Bibliographie

Bourdon, Jérôme Haute Fidélité, Pouvoir et télévision, 1935-1994,  Paris, Seuil, 1994.

Chauveau, Agnès L'audiovisuel en liberté ? Histoire de la Haute Autorité , Paris, Presses de Science Po, 1997.

Jeanneney, Jean-Noël Echec à Panurge. L'audiovisuel public au service de la différence , Paris, Seuil, 1986.

Péan, Pierre et Nick, Christophe TF1, un pouvoir , Paris, Fayard, 1997.