DOMINIQUE VOYNET AU RISQUE DU POUVOIR.

Besma LAHOURI

 

Le 6 avril 1999 à 20h50, la chaîne Arte diffuse un documentaire intitulé : "Voynet, au risque du pouvoir" réalisé par Murielle Szac et Philippe Baron. Son taux d'audimat atteint 1.81, soit un peu moins de 2 millions de téléspectateurs. Ce qui pour Agnès Guerrin, chargée des programmes de la chaîne, "représente un chiffre honorable". Le film, il est vrai, a bénéficié de bonnes critiques dans la presse écrite2 le jour de sa programmation. Le tournage du documentaire débute en 1993 et se termine en 1998. Murielle Szac (la réalisatrice) est alors journaliste à 1'Événement du Jeudi, où elle couvre les partis qui se réclament de 1'écologie, autrement dit les Verts. Philippe Baron, le cameraman, est l'auteur de quelques documentaires dits "sociaux". Ce film est leur premier portrait politique.

A l'origine, le film devait se consacrer à Dominique Voynet et Marie-Christine Blandin, deux amies mais surtout deux militantes ambitieuses du parti écologiste Les Verts. La première était alors porte-parole de son parti et conseillère régionale de Franche-Comté, la deuxième présidente du Conseil régional du Nord Pas-de-Calais. Or, au fil du tournage, Marie-Christine Blandin disparaît du documentaire, qui dés lors porte essentiellement sur Dominique Voynet. Le tournage s'étend sur une période de 6 ans (avec une coupure d'une année et demie entre la fin de l'année 1995 et le début de 1997). Une biographie complète le film : Dominique Voynet, une vraie nature, publiée chez Plon en 1998.

Le livre et le documentaire, malgré leur sujet commun présentent des différences sensibles. Moins hagiographique, la biographie trace un portrait assez lucide de la femme politique. En outre, contrairement au film qui sera apprécié par Dominique Voynet et son entourage, l'ouvrage aura beaucoup moins de succès. Furieuse, la patronne des Verts demandera même à Murielle Szac, selon Jean-Luc Benhamias (secrétaire national des Verts), de couper certains passages.

 

Le contexte du tournage

Le documentaire se veut à la fois le récit de 1'ascension progressive d'une femme à 1'intérieur d'un jeune parti politique, Les Verts, ainsi qu'une réflexion sur la notion de pouvoir à une époque (le début des années 1990) où la politique apparaissait comme corrompue. Avec sa litanie d'événements politico-judiciaires (suicide du Premier ministre Pierre Bérégovoy, affaires Tapie... ). Les Verts ne sont alors qu'un petit parti et Dominique Voynet se révèle déjà comme une militante ambitieuse et volontaire. Avec ses amis, elle donne 1'impression d'être différente, et surtout de vouloir faire de la politique "autrement". Les deux réalisateurs se reconnaissent en partie dans cette nouvelle génération.

Aussi lorsque Murielle Szac, devenue amie très proche de Voynet, propose de les filmer, tout le monde est d'accord. L'intérêt de ce film est multiple. D'une part, les réalisateurs ont eut carte blanche pour filmer librement, du moins pendant les premières années (de 1993-1997). Ce qui nous permet d'assister à 1'évolution progressive d'un petit parti qui finit par jouer dans la cour des grands. Cette liberté de filmer a pourtant des limites: à partir de 1997, le tournage se fait au gré des possibilités de Dominique Voynet, devenue ministre de L'Environnement et de 1'aménagement du territoire. D'autre part, le portrait de cette femme politique que nous offre Murielle Szac est assez équivoque. Tiraillée entre son ambition et sa vie de famille, Dominique Voynet parle volontiers de ses soucis de jeune mère et n'hésite pas à exposer sa jeune enfant aux photographes et aux cameraman.

Enfin, ce documentaire souligne l'ambiguïté des relations entre politiques et journalistes. En effet, si Murielle Szac n'est pas une militante politique, contrairement à un Serge Moati (auteur de quelques portraits complaisants de responsables socialistes), elle ne possède pas la distance nécessaire face à son sujet. Ici nulle trace de l'humour corrosif d'un Christophe Otzenberger dans son documentaire Elle court elle court la mairie (1994) filmant la conquête électorale de Clichy par Didier Schuller. Rien à voir non plus, avec la froide neutralité de Depardon lorsque sa caméra suit Valéry Giscard d'Estaing. Murielle Szac ne cache pas les liens d'amitié qui la lient à Voynet (le tutoiement entre les deux femmes est de rigueur durant tout le reportage) et de ce fait se pose en intermédiaire entre la femme politique et le téléspectateur.

 

Le documentaire : la journaliste et la femme politique.

1- Un tutoiement voulu.

Ce documentaire est un pari audacieux : afficher son amitié ou du moins "son empathie"3 avec la femme politique (tutoiement, complicité réciproque... ) sans sombrer dans 1'hagiographie.

Ainsi, le tutoiement voulu par souci d'honnêteté (nous préciseront les réalisateurs) entre les deux femmes, soulignent les liens d'amitié qui les lient. Cette amitié est née lorsque Murielle Szac, alors débutante à 1'Événement du jeudi en 1987, est chargée de suivre Les Verts. C'est un petit parti dont personne ne veut s'occuper. Pas assez flatteur! L'année suivante, les deux femmes se rencontrent et deviennent proches, (Jean-Luc Benhamias nous confirmera qu'elles étaient copines comme cochon'). A 1'époque, Dominique Voynet commence à être connue. Elle est depuis peu la porte-parole nationale des Verts et surtout opposée à Antoine Waechter (situation brièvement évoquée dans le documentaire par le biais de 2 plans: le titre explicite d'un article de Libération, une apparition du patron des Verts). Mais surtout, 1'écologiste désire prendre le pouvoir et n'hésite pas alors à donner des informations (notamment sur Antoine Waechter) aux journalistes. Dominique Voynet a vite compris comment utiliser la presse. Murielle Szac bénéficie comme ses confrères des confidences de la militante.

Aussi, lorsque Marie-Christine Blandin et Dominique Voynet acceptent d'être filmées, elles semblent totalement en confiance avec la réalisatrice et son équipe. Les apparitions furtives de Murielle Szac, pendant la première partie du documentaire, soulignent parfaitement cette complicité. Le tournage débute lors des journées d'été des Verts (le week-end de Pentecôte en 1993).

La réalisatrice et son équipe sont chaleureusement accueillis (0-17'-07 et 0-17'-34) embrassades, présentations... Le téléspectateur a du mal à distinguer les militants écolos de la réalisatrice. En effet, cette dernière participe aux dîners, aux conversations et aux débats de Blandin et Voynet.

Le résultat donne une impression confuse de "film de vacances entre amis" où 1'on discute a bâtons rompus. Cette impression est confirmée par la manière de filmer, caméra sur l'épaule, avec des gros plans sur les interlocuteurs, les rires .... soulignant ainsi la simplicité et la convivialité des personnages.

Les Verts semblent si différents des autres partis politiques. Pas de mise en scène ou de décor particulier. Des enfants jouent pendant que les adultes parlent politique. Chez les écologistes le militantisme est familial. En fait le tournage se fait au gré du temps (une quinzaine de rencontres ont lieu durant les 6 années de tournage) et des moyens. Ainsi, les caméras sont empruntées à une association, Iskra, chargée d'aider des réalisateurs sans moyens financiers.

3- Enfin, Le documentaire est dédié à "nos filles Esther, Jeanne, Julie et Laure", filles respectives de Dominique Voynet, Murielle Szac, et Philippe Baron, nées pendant le tournage. Un clin d'oeil, il faut le préciser, assez inhabituel.

 

2- "Chronique d'une victoire annoncée"

Le documentaire débute par la victoire de Dominique Voynet aux élections législatives de Dôle en 1997. Puis le film revient sur les débuts de la femme politique, assez brièvement en réalité (un peu plus de 15 minutes sur un film qui dure 1h15). La réalisatrice commente les événements marquants (politiques et familiaux) de la vie de Dominique Voynet. Comme nous le précisions au début, le documentaire portait sur les militantes écologistes M.-C. Blandin et D. Voynet. La tension entre les deux femmes, (le téléspectateur découvre le gouffre qui sépare les deux femmes, réputées amies) apparaît lors du premier week-end du tournage.

Les explications avancées furent nombreuses : Agnès Guerrin, "chargée des programmes d'Arte et co-productrice avoue que "la comparaison entre les deux femmes était trop cruelle, la pauvre Blandin ne faisait pas le poids, nous n'avons pas voulu qu'elle serve de faire valoir, Voynet 1'a complètement bouffée". Pour Murielle Szac "Personne ne voulait diffuser le reportage avec Blandin ; de plus elle en avait assez être filmée". Jean-Luc Benhamias, quant à lui, nous a parlé "d'une coupure entre les deux femmes, qui ne se voient plus". Pour beaucoup de militants Verts, le désaccord entre les deux femmes est apparu ce fameux week-end de tournage.

En définitive, la présidente du Pas-de-Calais a appris juste avant la projection de presse, sa disparition du documentaire. Du coup, elle n'y a pas assisté. Nous avons le sentiment que Dominique Voynet n'est pas étrangère à cette rupture. En outre, celle-ci demandera que les apparitions de son ancien directeur de cabinet, Jacques Maire, soient plus "limitées".4

Lorsque Dominique Voynet devient ministre, le tournage prend une nouvelle tournure. Une reprise en main se fait sentir, le ministre veut davantage se servir du documentaire. De fait, elle décide du moment opportun où les réalisateurs peuvent venir la filmer. Un jour, elle appelle Murielle Szac en lui disant de préparer les caméras car elle risque de quitter le gouvernement5). Dominique Voynet profite également de ce film pour faire passer certains messages politiques. Ainsi, elle explique régulièrement la difficulté de diriger son ministère. Ou parle de 1'intransigeance de Lionel Jospin face aux sans-papiers, (sujet important pour Les Verts) ou encore de son attitude "impitoyable" sur le nucléaire (extraits qui seront repris dans la presse écrite). On assiste même à une scène d'un réalisme étonnant, lorsque la ministre reproche durement à Denis Beaupin, un membre de son cabinet, de ne pas faire son travail. Benhamias nous avouera (à mi-mot), le rôle de bouc-émissaire "involontaire" que lui aurait fait jouer Madame Voynet devant les caméras. Elle cherche à faire comprendre qu'elle est débordée par sa gauche...

Conjointement, le documentaire donne une image de Voynet en politicienne sérieuse et travailleuse. Murielle Szac nous parlera du désir de Voynet : être crédible face à Lionel Jospin et son équipe.

 

3 - Etre maman : Un geste politique

Dominique Voynet a introduit comme d'autres personnages politiques le privé dans sa vie publique. Alors que ses confrères posent en famille, la ministre a choisi un angle unique : sa fille, Jeanne, aujourd'hui âgée de 5 ans. Ainsi elle introduit la présence de son enfant dans son métier politique. Elle en fait un cheval de bataille, "une façon de gouverner". S'occuper de sa fille lui permet de rester en contact avec la réalité. Nous avons choisi trois exemples pour illustrer notre propos.

Lors des élections législatives de 1997, Dominique Voynet est candidate à Dôle, et assiste aux dépouillements des bulletins de vote : sa fille Jeanne âgée de 3 ans est assise sur ses genoux. Les photographes les entourent. La présidente des Verts, impassible et souriante, explique à son enfant 1'importance des bulletins de vote. Ou bien, sous les flaches des photographes, elle fait dire à sa fille "dis-leur : ´ arrête de me photographier ª. Moment assez étonnant de la part d'un responsable politique. Certes, ses confrères posent volontiers en famille pour la presse, mais rarement dans des moments pareils. De plus, Dominique Voynet sait pertinemment que ces photos seront publiés dans les journaux du lendemain.

< P>En exposant ainsi son enfant à un moment particulier de la vie politique (les élections législatives) elle introduit une image originale de la femme politique "maman". Pari osé dans un monde politique essentiellement masculin. D'ailleurs quand elle est enceinte, de Jeanne, elle explique, en prenant la caméra à témoin, que même au sein des Verts, certains ont paniqué, lui ont reproché son état ´ tu ne te rends pas compte de tout ce que 1'on a misé sur toi ª. Car devenu chef du parti en novembre 1993, les militants sont entièrement dépendants d'elle. Elle revendique son droit à la maternité et à une vie professionnelle. Enfin, lors du déjeuner du mercredi matin, avant la réunion ministérielle, sa fille assiste aux débats entre les Verts.

Dominique Voynet tout en critiquant la position de Jospin sur les sans-papiers, nourrit sa fille (gros plan sur la poupée de 1'enfant) avant de l'emmener à 1'école. Autre exemple, entre deux rendez-vous la ministre achète des vêtements pour son enfant (gros plan sur la boutique "petits bateaux"). Elle touche ainsi un public féminin qui se reconnaît en elle. Celui des femmes actives et mères de famille et qui ont ou peuvent avoir le même dilemme. En politisant sa vie privée, elle passe très facilement du politique à la vie privée (0-35'-08). Elle en profite pour expliquer qu'elle tente de sensibiliser le Premier ministre à ce problème. Et les réalisateurs 1'aident à faire passer ce message.

Dans le même temps, on sent que Voynet contrôle parfaitement son image (photos de Jeanne et de sa maman dans Paris-Match, de retour d'un voyage officiel). Pour Jean-Luc Benhamias, ces photos sont des compromissions obligatoires, la rançon de leur succès. L'honneur reste sauf : Voynet refuse de poser dans sa cuisine malgré le harcèlement des photographes de presse. Ainsi, elle a créé une image de femme qui élève son enfant seule, qui est indépendante et ceci depuis le début de sa carrière politique. Elle n'est ni la fille de, ni la femme de.

Paradoxalement, si Dominique Voynet revendique le droit à une vie de famille "normale" un tabou existe. Son compagnon est totalement absent médiatiquement. Aussi bien dans le documentaire (les réalisateurs nous ont expliqué son refus de participer au film), que dans la presse "people", et même dans les propos de la ministre. Pourquoi ? Jean-Luc Benhamias a pour sa part une explication. Étant plus jeune que la ministre, celle-ci refuserait de 1'exposer et de s'exposer à des explications qu'elle considérerait comme embarrassantes : "Dominique Voynet ne va pas donner des bâtons pour se faire battre".

Lorsque nous avons demandé à Jean-Luc Benhamias son sentiment sur ce documentaire, il nous a répondu spontanément : "c'est un super film de propagande". Ce "compliment" souligne la difficulté pour un journaliste à réaliser un portrait politique sous certaines conditions. Dans ce documentaire précis, l'amitié des deux femmes (condition nécessaire pour le tournage) a créé une autocensure plus redoutable encore que des "plans de coupe". Réaliser un reportage sans participer au "plan média" d'un personnage public reste une chose délicate à réaliser. De même que pour un politique, séparer distinctement la sphère publique de la sphère privée, reste aujourd'hui un voeu pieux.

 

Bibliographie et Sources

Livres

Murielle Szac, Dominique Voynet une vraie nature, Plon, 1998.

Jane Freedman, La représentation journalistique des femmes en politique, vue à travers le bilan de la "Décennie Mitterrand" depuis 1981, DEA d'études politiques, IEP de Paris, 1992.

Emlyn Korengold, La publicisation de 1'espace privé de 1'homme politique, dimensions, causes et conséquences, DEA de sociologie politique, IEP de Paris, 1996.

Bernard Miège, "L'espace public : Au-delà de la sphère politique" in revue Hermès n°17-18, 1995.

 

Articles de presse parus entre 1998 et 1999 :

Libération, Le Monde, Télérama, La Croix, Paris-Match...

Disponibles en partie au service de presse de Science-Po.

 

Sources orales : Une série d'entretiens avec :

- Murielle Szac : la réalisatrice.

- Philippe Baron : le co-réalisateur et cameraman.

- Agnès Guerrin : responsable des programmes de la 7 Arte et co-productrice du documentaire.

- Jean-Luc Benhamias : Secrétaire National des Verts.

- Théma : Mais qu'est ce que veulent les femmes ? Diffusée le 6 avril 1999 sur la chaîne Arte à 20h50, cette soirée spéciale femmes est composée de 3 reportages.

Nous avons choisi le documentaire consacré à la ministre de 1'Environnement et de 1'aménagement du territoire : "Dominique Voynet au risque du pouvoir" réalisé par Murielle Szac et Philippe Baron. Cassette n°99044, Service audiovisuel de Sciences-Po.

 

Notes

1- Chiffres : Nadine Eackman du service de la rédaction des Thématiques d'Arte.

2- Cf. : Télérama, Libération, le Monde du 6 avril 1999.

3- Ce terme est utilisé par le co-réalisateur du documentaire, Philippe Baron.

4- Jacques Maire est renvoyé du cabinet de la ministre, au cours du tournage.

5- Cette anecdote nous est racontée par Agnès Guerrin. Événement qui accélère la programmation du documentaire sur Arte. En effet, les producteurs craignent une démission de la ministre.