Une brèche dans la boîte de Pandore: 1965, Le nouvel age de la télévision

Cécile Méadel (Centre de sociologie de l'innovation, Ecole des Mines de Paris)

Introduction

S'il est difficile de dater précisément la naissance des innovations technologiques, il est parfois possible d'en désigner les grands âges. Pour la télévision, la fin de l'adolescence s'est produite au début des années soixante. L'heureuse aventure de quelques personnes libres et passionnées, groupées à l'origine autour de Wladimir Porché et de Jean d'Arcy, touche à sa fin. 'On se rendit bientôt compte qu'une speakerine telle Catherine Langeais pouvait devenir en huit jours plus populaire qu'une vedette de cinéma ne le devient en quelques années, les politiques connurent que la télévision était la plus vaste des tribunes; les cinéastes qu'elle était la plus vaste des salles; et les dramaturges qu'elle devenait le plus grand des théâtres. Ce fut donc la ruée vers l'antenne.'1

Avec la maturité, tout crût et se multiplia : les téléspectateurs, les budgets, les programmes, les personnels. Certes l'information trouvait encore son terrain de prédilection dans la presse, certes la radio touchait plus de dix millions de foyers, mais le nombre d'heures de programmes ne cessait d'augmenter, les ménages s'équipaient, la télévision devenait une tribune politique importante.

1965 apparaît comme une double rupture dans l'histoire de la télévision française : rupture dans son rapport au politique mais rupture aussi dans son organisation. L'administration est toute neuve puisque l'ORTF vit sa première année d'existence; plus important peut-être encore, la deuxième chaîne vient de naître, un an plus tôt,2 et, même si seulement 15% de la population peut la recevoir, elle joue un rôle crucial dans la définition de la programmation, dans une logique de concertation et de complémentarité entre les deux chaînes. Le couple télévision-politique, formé dès les prémices du média, sort, lui, transformé de la première grande campagne électorale présidentielle de son histoire.

La télévision sous influence

Devenue un établissement public industriel et commercial, la RTF avait été placée par l'ordonnance du 2 février 1959 sous l'autorité du ministère de l'information; ainsi, la dépendance par rapport au gouvernement était-elle inscrite dans les textes. En juin 1964, pour la première fois depuis 1921,3 le Parlement vota un statut de la radio- télévision et créa l'ORTF. Jusque-là et en dépit de très nombreuses protestations, la radio-télévision publique avait été organisée par des décrets ne laissant pas aux représentants des citoyens le loisir d'un grand débat autour d'une loi sur le mode d'organisation de l'audiovisuel public.

La conception gaullienne était pourtant hostile à cette idée de statut : estimant que la télévision avait une grande influence sur les consciences, elle considérait que l'état devait en être le garant afin de faire prévaloir le bien public. Bousculant la volonté expresse du Général et les préventions du groupe gaulliste, Alain Peyrefitte, soutenu par le MRP et surtout par le premier ministre Georges Pompidou,4 parvint pourtant à faire voter un statut qui se voulait libéral, ou, en d'autres mots, doté de garanties d'impartialité. Le ministre de l'information, s'il gardait la tutelle de l'établissement, n'avait plus désormais autorité directe sur lui. La loi de 1964 cependant ne desserra guère l'étau du contrôle gouvernemental, le parlement n'obtint ainsi qu'un rôle purement consultatif alors qu'il souhaitait intervenir plus directement.

Le contrôle du gouvernement sur la télévision, et plus particulièrement sur les informations, reste très étroit. Les journalistes ont peu d'autonomie, les directives ministérielles doivent être suivies avec la plus grande fidélité et les manquements à l'obéissance sont rapidement châtiés. Comme l'a écrit dans ces mêmes colonnes Jean- Noël Jeanneney5, les conducteurs des journaux télévisés sont soumis au nihil obstat du ministre de l'information. Les anecdotes fourmillent à propos des interventions du ministre de l'information, du Premier ministre ou même du Président de la république,6se plaignant des propos de tel journaliste ou de tel invité, vitupérant l'ordre de présentation des nouvelles, marquant leur hostilité à telle ou telle émission. Plus encore qu'une censure directe, le climat n'encourage guère les journalistes à faire preuve d'indépendance : 'Le mal le plus répandu est l'auto-censure, c'est à dire le silence prudent sur toutes les questions délicates qui ont chance de déplaire aux puissants du jour. Ce silence, joint aux apparitions trop fréquentes des ministres venant faire eux- mêmes leurs propre réclame, a fait du plus grand journal de la France une feuille de chou officielle, incomplète et truquée.' écrit par exemple le rédacteur en chef de la Vie catholique.7 Sans doute, aurait-il été surpris du diagnostic que portait également le ministre de l'information : 'tantôt ils fayottent, tantôt ils se rebellent pour faire oublier qu'ils ont fayotté, parce qu'ils sont aux ordres du gouvernement, à mes ordres et que cela ne correspond pas à l'état d'évolution de notre société.'8

Alain Peyrefitte, qui fut entre d'avril 1962 à janvier 19669, le ministre de l'information du Général, semblait, il est vrai, nourrir à dessein cette image de censeur qu'on lui attribue volontiers. S'il supprima le bouton de sonnette qui reliait au moins depuis Georges Mandel en 1934 le directeur de la radio-télévision à son ministre de tutelle; il créa le SLII10 où siégeaient tous les jours des représentants de chaque ministère à côté des membres de la RTF; le service occupa, avec plus ou moins de ferveur selon ses dirigeants, le rôle d'une agence de propagande. Alain Peyrefitte laissa des traces encore plus vives sans doute en allant le mercredi faire au journal télévisé le compte-rendu du conseil des ministres. Et il marqua davantage encore en inaugurant lui-même en avril 1963 la nouvelle formule du journal télévisé : s'il avait ainsi l'intention de marquer la séparation du journal et de son ministre de tutelle - comme il s'en expliqua plus tard - l'intention fut assurément et demeure mal comprise tant elle apparaît comme le témoignage éclatant de la soumission de la télévision -il s'agissait encore de la RTF- au gouvernement.

Un contrôle argumenté

Le fondement du contrôle politique de la télévision s'appuyait sur plusieurs arguments. Comme l'expliqua quelques années plus tard Georges Pompidou dans une formule promise à une large postérité, la télévision était la voix de la France. Il entendait ainsi, comme ses prédécesseurs, qu'aux yeux des gouvernements étrangers, les paroles de la télévision publique engageaient le gouvernement de la France et qu'il n'était donc pas question de laisser compromettre les relations internationales par les enquêtes ou les propos des journalistes. Ainsi s'exprimait pareillement le général de Gaulle en 1963 au moment de l'inauguration de la maison de la radio : 'L'idée que nous nous faisons de la France et l'idée que s'en font les autres dépendent, maintenant, dans une large mesure, de ce qui est, à partir d'ici, donné à voir, à entendre, à comprendre et qui frappe, au même instant, une innombrable multitude'. Les gouvernants des années 60 estimaient également que la télévision, ou même plus largement que l'ORTF remplissait une mission de service public, et que le gouvernement devait en assumer la responsabilité face aux élus de la nation; ils devaient donc en assurer le contrôle.

Enfin, dernier argument moins public sans doute mais beaucoup utilisé dans les cercles du pouvoir, le directeur devait être armé pour faire face à de puissants contre-pouvoirs, ceux des syndicats professionnels, ceux des milieux artistiques et des producteurs... jugés hostiles au gouvernement.11 Ainsi, le contrôle politique était-il conçu comme une manière de rééquilibrer des points de vue trop univoques, au sein de la télévision, mais même plus globalement dans l'ensemble des médias. En effet, tout comme le pensaient près de trente ans plus tôt les socialistes au moment du Front populaire, Charles de Gaulle et son entourage, en particulier André Malraux, estimaient que la presse écrite étant hostile au gouvernement, la radio et la télévision publiques devaient être sous son contrôle, ce que le Général résumait dans une formule explicite : 'la presse est contre moi, la télévision est à moi'.12 Dans les deux cas, les travaux historiques ont montré que cette hostilité était largement exagérée.13 Cependant, à la différence de 36, ce point de vue s'imposa largement et modela une télévision qui fût très massivement à l'écoute du pouvoir. Aussi, le Général de Gaulle en personne fut très présent à la télévision entre 1958 et 1969,14 après plus de dix ans où la RTF lui avait refusé la parole et avec un talent que lui reconnaîtront les commentateurs politiques comme ses adversaires.

Les difficultés que rencontrait la France dans ses colonies, et particulièrement en Algérie, couronnaient l'édifice de ces arguments. Ainsi, pendant les dures semaines du printemps 1962, Alain Peyrefitte estima que 'ses' journalistes prenaient un ton 'qui est celui que peut le plus souhaiter l'OAS. Les mauvaises nouvelles sont montées en épingle (...), les bonnes à peine évoquées (...). Et ces émissions, sur la chaîne unique, sont suivies plus avidement encore à Alger ou à Oran qu'à Paris ou à Marseille. Je dois me résoudre à ce qu'on fait mes trente-deux prédécesseurs depuis la Libération, et que je m'étais juré de ne jamais faire: cette semaine, je convoque chaque matin dans mon bureau les responsables de l'information à la radio et à la télévision pour examiner les nouvelles du jour.'15

Les journaux sont nombreux à s'étendre sur la non-objectivité de l'ORTF, trouvant un écho certain dans l'opinion : dans le sondage de la SOFRES de 1962, 37% des Français trouvent qu'elle accorde trop d'importance au point de vue du gouvernement, et 28% seulement la jugent équitable.16


Une présence grandissante17

On ne peut certes établir de lien direct et univoque entre l'intérêt que le monde politique porte à la radio-télévision et sa diffusion dans la population. Les débats parlementaires enflammés des années vingt sur le statut d'une radio au stade quasi- expérimental le montre abondamment.18 Cependant, l'intérêt grandissant des familles françaises pour la télévision a certainement accentué la sollicitude du gouvernement. A partir de 1958, le décollage est rapide : le nombre d'heures de programmes ne cesse d'augmenter et les ménages s'équipent. En 1960, plus de dix millions de familles acquittent la redevance radio contre moins du cinquième pour la redevance radio- télévision.19 Un an plus tard, le nombre de foyers qui paient la redevance radio cesse de croître mais il faudra attendre 1967 pour qu'ils soient moins nombreux que ceux qui sont (aussi) équipés en télévision. Au milieu des années soixante, la télévision devient réellement un média de masse : plus de cinquante pour cent des foyers sont équipés,20avec cependant des différences qui demeurent importantes entre, par exemple le quart des salariés agricoles équipés contre les deux tiers de cadres (ces différences sociales ne s'estomperont que dix ans plus tard).

En ces débuts des années soixante, la forme du journal télévisé évolue. Des spécialistes sont recrutés, comme Emmanuel de la Taille ou François de Closets. Le journal multiplie le recours aux images, profitant en particulier de l'intensification des échanges européens; le nombre des directs s'accroît. Le journal accorde une grande place aux informations étrangères, un terrain moins brûlant que les nouvelles nationales. De nombreux témoignages ont montré que le Général de Gaulle était un téléspectateur assidu, qu'il connaissait les programmes et n'hésitait pas à donner son opinion. Il suivait particulièrement les informations et envoyait à leur sujet de multiples notes au ministre de l'information.

Vers l'usine à images ?

Cette télévision, qui fait l'objet de tant d'intérêts et, déjà, de passions, ne se nourrit pas seulement d'informations et d'émissions politiques, même si ce sont elles qui focalisent en premier lieu l'attention de la presse et des hommes politiques. En 1965, le Don Juan de Marcel Bluwal reçoit le prix de la télévision décerné par l'association des critiques de cinéma et de télévision. C'est l'époque où l'on dit volontiers dans la presse (française) que notre télévision est la meilleure du monde. 'Dans les confrontations internationales, elle est capable d'aligner dans tous les compartiments de la compétition des productions de très hautes qualité.'21 Ce qui n'empêche pas les critiques comme Emmanuel Berl de déplorer, sur l'air de la nostalgie d'un passé quelque peu mythifié, la mauvaise qualité des programmes. 'Bien sûr on a encore quelques moments. (...) Il n'en reste pas moins que le niveau général de la TV continue de baisser. La presse semble d'ailleurs unanime pour s'en plaindre.'22

On pourrait presque dire que trois télévisions coexistent dans une programmation qui peine à trouver son unité. D'un côté, la télévision des réalisateurs, exigeante, pédagogique et culturelle, trouve sa meilleure expression dans les dramatiques et les grandes émissions comme Cinq colonnes à la Une.23 Malgré de nombreux conflits,24 les réalisateurs en ces débuts des années soixante, consolident plutôt leur position, avec le soutien du directeur Albert Olivier et des responsables des programmes; car ils partagent une exigence commune d'une culture pour tous.

A côté de ces programmes au caractère culturel affirmé, une seconde télévision cherche une difficile reconnaissance, c'est celle de trois genres sans doute plus spécifiques de la télévision : les jeux, la variété et les feuilletons. Le développement des jeux et de la variété marque l'ascension de deux nouveaux professionnels à la télévision française qui vont la marquer le l'habiter durablement : l'animateur et le producteur. Finies les audiences confidentielles des années cinquante, les hommes de télévision découvrent que les animateurs deviennent rapidement des vedettes. 'La vedettisation commençait pour les Zitrone, de Caunes, et autres Séveno et on recherchait sans cesse de nouvelles têtes : on s'aperçut rapidement que l'on ne fabrique pas facilement les bons présentateurs et, quand on y parvient, ils deviennent à leur tour des vedettes. On mit du temps à s'y résigner' raconte le rédacteur en chef de l'actualité télévisé Jean- Louis Guillaud.25 Côté producteurs, la profession est longue à s'imposer, dans une télévision où règne la méfiance obligée à l'égard du commerce de la culture et l'affirmation de la primauté du service public. Les feuilletons deviennent le pain quotidien des téléspectateurs : 'les années soixante sont celles du feuilleton à tout point de vue : fort mouvement d'importation, suivi d'un gros effort de production nationale'.26 Citons simplement pour mémoire quelques productions françaises, diffusées au début des années soixante, Janique Aimée, Le Temps des Copains, Thierry la Fronde, Belphégor, Le Chevalier de Maison rouge, L'Inspecteur Leclerc... L'opinion de la critique est plus que mitigée quant à la qualité de ces productions, mais elles marquent une évolution de la programmation des deux chaînes où, avec l'organisation de la grille en rendez-vous, 'le souci d'agencement va devenir capital'.27

Troisième pôle enfin, le cinéma occupe une place non négligeable. En 1965, plus de 270 longs métrages sont diffusés sur les deux chaînes. Le cinéma américain en fournit plus de quarante pour cent, mais il est alors admis que le public préfère le film français. 'Le soir le film idéal semble être l'honnête cinéma de confection à la Delannoy ou à la Duvivier, qui rallie les suffrages des plus de quarante ans, surtout lorsque les interprètes s'appellent Michèle Morgan, Jean Marais, Fernandel, Gabin. Au contraire, Vie privée de Louis Malle, ou L'amant de cinq jours, comédie parisienne plutôt légère, sont considérés comme des agressions contre la famille et suscitent le courroux des spectateurs.'28

On retrouve trace de cette triple programmation dans le référendum de Télé-7-Jours demandant à ses lecteurs quelles sont leurs émissions préférées. La prestigieuse émission historique La caméra explore le temps arrive en tête des choix des téléspectateurs, suivi de très près par le feuilleton policier, Les cinq dernières minutes. Viennent ensuite une variété pour jeunes, Age tendre et tête de bois, d'Albert Raisner, suivi par le réputé Cinq colonnes à la une et par le cirque de la Piste aux étoiles. Si les jeux ne sont pas cités par les lecteurs de Télé-7-jours, ils sont pourtant de plus en plus présents et connaissent un succès et un retentissement considérables,29 qu'il s'agisse du Mot le plus long (ancêtre des Chiffres et des Lettres), d'Intervilles ou de La Tête et les Jambes.

Succès et échecs des émissions ne sont pas alors mesurés par des sondages au moins tels qu'on les conçoit aujourd'hui. Créé au lendemain de la guerre pour la radio, la place du service chargé des relations avec le public demeure modeste. Les analyses statistiques sont nombreuses mais limitées et discontinues ; elles jouent un rôle relativement marginal dans la réalisation des émissions et la constitution des grilles de programmes. On s'intéresse alors davantage aux goûts du public, à ses préférences qu'à l'importance quantitative de l'audience.30 Au milieu des années soixante, les choses commencent à changer. Les enquêtes sur le public deviennent des statistiques, échantillonnées et quotidiennes; ce qui compte désormais, c'est la mesure quantitative de l'audience.31 Les critiques, dont la mission s'amenuise peu à peu, sont sceptiques sur leur efficacité, avec des arguments non dénués de pertinence : 'L'ORTF se fait des illusions sur l'efficacité des sondages. S'il est possible -quoique difficile- de savoir, en en les interrogeant, ce que les spectateurs ont aimé, il est impossible de savoir ce qu'ils aimeront. Vu qu'on ne peut préjuger des oeuvres qui n'existent pas encore.'32

Le changement de statut de la radio-télévision de 1964 est concomitant d'un changement de direction, à Albert Olivier, l'héritier fidèle de Jean d'Arcy, succède Claude Contamine : gaulliste, hostile au social, favorable à une télévision de divertissement, sensible aux données d'audience... Avec un tel programme, il réorganise la production, il provoque la grève des réalisateurs - dont il vient à bout grâce à Jacques Thibau - il supprime la Caméra explore le temps, pour se débarrasser de Stellio Lorenzi, réalisateur communiste et syndicaliste. C'est dire qu'on sein même des programmes la politique n'est pas absente et imprime sa marque.

Les élections télévisées

Il a souvent été dit que les élections de 1962, avec le référendum et les législatives, marquent le moment où la télévision est «révélée» à la classe politique. S'il ne s'agit pas d'une véritable découverte, du moins constate-t-on que la question de la place de ce média dans la campagne électorale est désormais posée sur la place publique. Les sociologues et les politicologues se posent eux même une question appelée à une longue postérité : 'la télévision fait-elle l'élection ?'. Ainsi constatent-ils la forte audience des discours du Général à la télévision. 'Parmi ceux qui ont la télévision, presque tous (96%) ont entendu un ou plusieurs discours du général de Gaulle précédant ou suivant le référendum; parmi ceux qui n'ont pas la télévision, ce chiffre reste important quoique plus faible (76%).33 Et si la question de l'influence reste posée, du moins concluent-ils qu'il 'ne semble pas y avoir de relation entre le fait d'avoir écouté les discours du général de Gaulle et le vote au référendum.'34 Analysant la campagne de 1962, René Rémond nuancera quelque peu ce propos : 'Si les appels du chef de l'Etat à l'électeur ont porté et sans doute produit un effet appréciable sur le vote de centaine de milliers de citoyens, c'est d'abord parce qu'il était le général de Gaulle et que ses allocutions étaient assurées au départ de la connivence profonde de tout un ensemble de citoyens, c'est en second lieu parce qu'il sut développer des thèmes qui éveillaient des échos dans l'opinion; l'effet spécifique de la télévision ne jouait qu'en troisième position.'35 Que de Gaulle ait très vite, dès sa seconde allocution télévisée, appris à s'adresser au téléspectateur, d'une manière directe, simple et vivante est aujourd'hui chose bien connue. Jean-Noël Jeanneney a parlé devant l'institut d'une 'mutuelle et paradoxale séduction' entre l'homme de l'écrit qu'était le général et la radio-télévision : 'Cette sorte de grâce, cette relation privilégiée qui s'est créée dès l'origine, dès le 18 juin, dès son entrée dans l'histoire entre la radio puis la télévision et lui-même (le général de Gaulle), alors que ces médias, par ce qu'ils comportent souvent de superficiel, de heurté, de haché, apparaissent faits pour déplaire à de Gaulle, homme de culture écrite, et ne pas servir ses desseins.'36

Ces premières campagnes électorales télévisées ont rendu sensible le caractère singulier d'une information sous tutelle.37 La présence des opposants politiques à l'écran brise l'unanimisme des discours ordinaires de la télévision. Aussi, une loi est votée le 6 novembre 1962 qui dispose que tous les candidats bénéficient de la part de l'état des mêmes facilités en matière d'accès à la radio-télévision. Dans le même esprit, le décret du 14 mars 1964 crée une commission nationale de contrôle qui attribue à chaque candidat deux heures de radio et autant de télévision.

La campagne pour les élections présidentielles de 1965 sera la première à accorder autant d'importance à la télévision. Phénomène emblématique, la candidature éphémère de Gaston Deferre a, par exemple, été préparée par une équipe qui avait en tête le modèle américain d'une campagne, où les médias et principalement la télévision jouent le premier rôle.38 Jean Lecanuet s'inspire lui aussi du même modèle d'outre- atlantique. 'J'ai trouvé (les candidats à la présidence de la république), dans l'ensemble meilleurs que je ne m'y attendais. C'est très honorable pour eux, la TV étant un métier auquel ils ne sont pas rompus et très honorable pour l'ORTF, qui a soigné les émissions avec beaucoup de zèle. S'il est permis de distribuer des Oscars, le premier prix me paraît revenir sans conteste à M. Lecanuet, «charmant, jeune, traînant tous les coeurs après soi»'. La campagne électorale passionne, si l'on en croit la presse, les téléspectateurs. 'Le succès du plus grand spectacle électoral jamais réalisé a changé l'air du temps et modifié les moeurs politiques de façon difficilement réversible.'39

On sait comment le Général, qui avait pourtant séduit lors de ses allocutions de 1960- 1962, refusa d'entrer dans l'arène de la campagne au premier tour. 'Le prologue, c'est le 4 novembre l'annonce de sa candidature par l'homme chargé de gloire qu'on voit seul à la télévision depuis sept ans. Annonce jetée en forme de défi (des deux heures qui sont allouées à chaque candidat, le général ne daigne utiliser qu'un quart d'heure): cette gigantesque erreur va rendre la bataille électorale très ouverte.'40 Et c'est la ballottage, le Général décide de revenir à la télévision, il accorde trois entretiens à Michel Droit, le 13, 14 et 15 décembre et les prépare très sérieusement : le choix des questions est fait d'après un sondage sur les préoccupations des Français que Jacques Leprette (le responsable du SLII) et Alain Peyrefitte ont fait réaliser par l'IFOP avant même l'élection. François Mitterrand est beaucoup moins préparé à l'épreuve de la télévision, d'autant plus que les conditions de tournage le convainquent - si besoin était- qu'elle lui est hostile et ne le met pas à son avantage.41 Il choisit pour le soumettre à la question Roger Louis et Georges de Caunes. A l'issue de cette campagne, Charles de Gaulle remporte une victoire incontestée qui est mise pour certain à l'actif de la télévision.42


L'élection de 1965 fut une date marquante en matière de 'libéralisation' de la télévision. Hors du journal, cela se manifesta de différentes manières : des débats se firent plus nombreux et plus riches, avec par exemple une émission comme Face à Face,. Des représentants de l'opposition eurent accès à la télévision, de même que des journalistes de la presse écrite. Par une sorte d'effet boomerang, la campagne électorale interdit de revenir en arrière; la télévision s'est ouverte à des voix multiples, elle ne se refermera plus, du fait du pouvoir politique du moins.

Notes and references
1 E. Berl, 1966.
2 la chaîne démarre officiellement le 18 avril 1964.
3 C. Méadel, 1994.
4 A. Peyrefitte, 1994. Voir chapitres 8 et 9 de la quatrième partie.
5 J.-N. Jeanneney, 1989.
6 J. Bourdon, 1993., pp 65-67
7 J.-G. Moreau, 1967. p. 106.
8 Peyrefitte, op.cit., p. 500. Ces propos sont tenus en décembre 1962, avant la
  réforme .
9 sauf de septembre à décembre 1962, où Christian Fouchet le remplace.
10 Service des liaisons interministérielles pour l'information
11 J.-J.de Bresson, 1989.
12 Peyrefitte, op. cit. p.500
13 J.-M. Charon, 1994.
14 'En onze ans, la général de Gaulle prononce cinquante trois allocutions
  radiotélévisées, un message radiotélévisé, quatre allocutions radiodiffusées et 18
  conférences de presse. Si l'on y ajoute les cinq entretiens qu'il aura avec Michel
  Droit, cela porte à 80 le nombre de ses interventions radiotélévisées entre 1958 et
  1969.' D. Bahu-Leyser, 1989.
15 p. 494 . Les grands magazines et particulièrement Cinq colonnes à la une jouèrent
  un rôle très important dans la définition d'une opinion publique sur la question
  algérienne. Voir H. Eck, 1982.
16 G. Michelat, 1964.
17 C. Mauriat, 1984.
18 A partir de 1959, les détenteurs d'un poste de radio et d'un poste de télévision
  n'acquittent que la taxe télévision.
19 D'après la première enquête réalisée en 1964 par la SOFRES pour le CESP, cette
  même année, 41% des Français appartiennent à un foyer où existe un téléviseur.
20 Moreau, p. 91.
21 E. Berl, Le Nouveau Candide, 19-25 avril 1965
22 J.-N. Jeanneney et Sauvage, M., 1982.
23 voir J. Bourdon, 1990, chapitre V. Voir aussi le Bulletin du Comité d'histoire de la
  télévision, nº24, mars 1992, dossier 'De Gaulle, homme de télévision', pp 3-26.
24 De Gaulle et les médias, 1994.
25 Bourdon, Jérôme, 1990, p. 161
26 Ibid.
27 Moreau, p 57 et pp 48-49
28 Bourdon, Jérôme, 1990, chapitre VI.
29 C. Méadel, 1989, J. Bourdon et Méadel, C., 1994.
30 J. Bourdon, 1992. B. Rigby et Hewitt, N., 1991.
31 Berl, op.cit.
32 p. 887 Michelat, Guy, 1964.
33 Ibid.
34 Rémond, 1963, p. 343.
35 Jeanneney, Jean-Noël, 1989.
36 Bourdon, Jérôme, 1993, p.83
37 J. Derogyet Kahn, J.-F., 1966, chapitre 2
38 E. Berl, 1993, pp 31-32 (publié in Le Nouveau Candide, 29 novembre-5 décembre
  1965)
39 Moreau, Jean-Guy, 1967, pp 97-100
40 Ibid.
41 F. Mitterrand, 1975.
42 Bourdon, 1993, op.cit., pp 86-87.



Bibliographie

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