LA PROMOTION DU PREMIER ROMAN DE MAZARINE PINGEOT A LA TELEVISION

Stéphanie Pézard

La sortie, le 3 avril 1998, du premier roman de Mazarine Pingeot —fille de François Mitterrand et d’Anne Pingeot—, intitulé précisément Premier roman, a fait l’objet d’une couverture médiatique très particulière, puisque l’auteur avait décidé de ne donner que trois interviews, dont une seule à la télévision.

Rappelons tout d’abord quelles ont été les apparitions dans les médias, avant la publication de son roman, de Mazarine Pingeot : Paris-Match a été le premier à révéler son existence au grand public en publiant, dans son numéro du 3 novembre 1994, une photo représentant François Mitterrand posant la main sur l’épaule de Mazarine Pingeot, photo qui était accompagnée de la légende suivante : "Le tendre geste d’un père". Paris-Match récidiva le 20 juillet 1995 en publiant une photo de Mazarine en couverture, ce qui fit l’un des titres le soir même du Six Minutes de M6. Mazarine Pingeot réapparaît dans les médias au moment des obsèques de François Mitterrand ; dans le journal de 20 heures de TF1, on retient comme "moment fort des obsèques" celui où la jeune fille, aux côtés de sa mère, de Danielle Mitterrand et de Jean-Christophe Mitterrand ramasse, dans le cimetière de Jarnac, le drapeau tricolore que le vent avait fait s’envoler du cercueil. Enfin, on retrouve Mazarine Pingeot dans les médias (notamment Paris-Match) au moment de l’inauguration de l’Institut François Mitterrand, dont elle est l’administrateur avec Gilbert Mitterrand.

Pour présenter Premier Roman, Mazarine Pingeot a choisi, avec l’aide de ses éditeurs (Bernard Barrault et Betty Mialet, des éditions Julliard) les journalistes à qui elle accorderait une interview : Josyane Savigneau du Monde et Jérôme Garcin du Nouvel Observateur pour la presse, Michel Field de TF1 pour la télévision. Pourquoi eux ? Betty Mialet explique ce choix : "Pas pour privilégier des "supports", comme on dit, mais pour parler à des journalistes littéraires qui pouvaient être sensibles au livre de Mazarine et ne pas seulement l’interviewer comme "la fille de". Dans ces interviews, elle a pu poser des conditions particulières quant au choix des questions : celles-ci ne devaient pas porter sur la politique, et son père serait peu ou pas évoqué . On notera à quel point il est inhabituel, pour un jeune auteur, d’obtenir pour son premier roman une couverture médiatique aussi conséquente , et de pouvoir poser ses conditions aux journalistes qui l’interrogent. Partant de là, on peut légitimement se demander dans quelle mesure cette promotion aura eu un but purement littéraire, et non un simple but d’exhibition de "la fille cachée de François Mitterrand".

Ainsi, si l’on prend Public et que l’on cherche quel autre écrivain a été ainsi l’invité pendant 50 minutes de Michel Field, on n’en trouve aucun. Depuis sa création le 7 septembre 1997, les seuls invités non politiques furent Jodie Foster et Johnny Hallyday, invités en troisième partie de plateau (l’une au cours de l’émission avec Alain Madelin, l’autre dans celle consacrée à Edouard Balladur) . En 1999, une émission spéciale a été consacrée à Catherine Deneuve. Mais Mazarine Pingeot fut le seul écrivain invité en presque deux ans d’émission. Par ailleurs, le fait de défendre un livre dans Public, émission diffusée dans une tranche horaire très convoitée (l’access prime time) était une première dans la mesure où, comme le note l’hebdomadaire Marianne, TF1 est une "chaîne où d’ordinaire la culture est reléguée en troisième partie de soirée". De fait, l’émission littéraire de TF1, Ex-libris, présentée par Patrick Poivre d’Arvor, n’a jamais été diffusée, pour son horaire le moins tardif, avant 23h38. On peut donc légitimement s’interroger sur la nature réelle (littéraire ou politique) de l’émission de Michel Field.

L’émission se déroula dans des conditions tout à fait exceptionnelles par rapport à sa ligne habituelle : elle fut enregistrée (alors qu’elle est toujours tournée en direct), elle fut tournée en extérieur, sur la terrasse d’un restaurant du Vaucluse (alors qu’elle est toujours filmée en studio), et enfin elle fut filmée comme un tête-à-tête entre Michel Field et Mazarine Pingeot, sans public (alors que l’émission —c’est son titre— est toujours filmée en public). Le décor de l’émission était à la fois simple et convivial : Michel Field et Mazarine Pingeot étaient assis autour d’une table, recouverte d’une nappe bleue et blanche sur laquelle on pouvait apercevoir une théière, deux tasses et, négligemment posé là, le livre Premier roman.

L’émission, comme le révéla Le Canard enchaîné (8 avril 1998) était co-produite par la société de production de Michel Field, la Field Compagnie, et par la société des deux éditeurs de Mazarine Pingeot, BBM (Bernard Barrault-Betty Mialet). Michel Field (dont le roman, Le Passeur de Lesbos, fut publié par Betty Mialet en 1984) se justifia dans les colonnes du Figaro en expliquant que cette co-production ne s’assimilait pas à une vulgaire "promotion" , mais qu’elle correspondait à la volonté de l’éditeur de garder la "maîtrise éditoriale" de l’émission. Dans Le Monde (11 avril 1998), Bernard Barrault fut plus explicite sur cette "maîtrise éditoriale" : "Dans le cadre d’émissions habituelles, Mazarine Pingeot aurait été confrontée à des questions sur son père, François Mitterrand, auxquelles elle refusait de répondre. C’est donc uniquement pour avoir un contrôle sur l’image et le droit moral de Mazarine Pingeot que nous avons co-produit cette émission". Ainsi, cette co-production aurait permis aux éditeurs de garder le contrôle sur le contenu de l’interview et d’éviter les questions déplacées ou jugées comme telles. "Pour nous, c’est aussi une manière de protéger la parole de notre auteur", avait déjà expliqué Bernard Barrault au Canard enchaîné .

Public fut regardée, le dimanche 5 avril 1998, par 4 550 600 téléspectateurs. L’effet de curiosité fonctionna sans doute à plein : c’était la première interview télévisée de Mazarine Pingeot, ce que Michel Field rappela dans sa présentation de Public, qui commence en ces termes : "C’est un document tout à fait exceptionnel que vous propose Public ce soir : jamais Mazarine, la fille d’Anne Pingeot et de François Mitterrand, n’avait accepté de parler à la télévision (...)". Quant au roman, Michel Field ne l’évoque qu’en second lieu : "(...) il faut dire que c’est à l’occasion de la sortie d’un livre, Premier roman, aux éditions Julliard, que Mazarine a accepté de nous recevoir". Il est en effet bon de le rappeler, l’objet (affiché) de cette interview était de parler d’un roman et d’interroger son auteur sur sa vocation d’écrivain. Est-ce réellement ce qui ressort de l’interview de Michel Field ? S’est-on intéressé à la Mazarine romancière ou bien plutôt à la Mazarine "fille de..." ? Pour avoir une meilleure idée de l’orientation qu’a pu prendre cette interview, nous nous intéresserons successivement aux questions posées par Michel Field portant sur le caractère autobiographique ou non du roman, et qui cherchent à expliquer la vie de l’auteur par le contenu du roman, puis aux questions personnelles —notamment celles liées au thème du père—, et enfin à la technique d’interview de Michel Field qui, par ses accélérations de débit ou ses silences, fait peser son influence sur les réponses qui lui sont faites.

Michel Field aborde très rapidement (en fait, dès la seconde question) la question du caractère autobiographique de l’ouvrage, en faisant remarquer à Mazarine Pingeot qu’elle doit s’attendre à ce que son livre soit traité différemment de celui d’une anonyme, qu’elle doit faire face à la "tentation de décryptage, de décodage" en raison du "statut un peu particulier que vous avez". Mazarine Pingeot reconnaît : "Je ne pars pas de rien". La question suivante de Michel Field prolonge la précédente, puisqu’il l’interroge sur son choix du thème du livre ; réponse de Mazarine Pingeot : "C’est complètement fictionnel, là-dessus il n’y a pas de problème mais... forcément pour un premier roman à mon avis on se nourrit de ce qu’on connaît, (...) de ce qu’on vit, de personnages qu’on connaît. (...) On ne peut pas écrire de rien du tout".

Michel Field abandonne alors le thème de l’autobiographie temporairement, pour y revenir un peu plus tard, à la huitième question. Parlant du livre, il remarque : "Sans que ce soit un reportage, on sent quand même une matière vivante... et légèrement autobiographique dans un certain nombre de scènes de description de nuits, de fêtes, de ce groupe d’amis...", ce à quoi Mazarine Pingeot répond : "Encore une fois ce n’est pas du tout autobiographique, c’est clair et net". Field, qui ne semble décidément pas se contenter de cette réponse, la coupe et prend alors un exemple précis : celui du personnage principal du livre, Agathe, et de sa « haine de la mauvaise conscience et du sentiment de culpabilité ». N’y a t-il pas dans ce que pense Agathe une parenté avec les convictions de Mazarine Pingeot ? Cette dernière doit alors reconnaître que c’est en effet ce qu’elle pense ; elle fait de grands gestes comme pour se débarrasser de la question gênante, puis concède, souriante mais de mauvaise grâce : "Là il faut que je parle de l’autobiographie", comme s’il avait fallu qu’elle y soit acculée pour le faire. Revenant à la question de Michel Field, elle évoque alors des personnes qu’elle connaît et qui ont souffert de cette mauvaise conscience et de cette culpabilité (ce "mauvais catholicisme") qu’elle évoque dans son livre.

Après le basculement qui s’est opéré à la huitième question, où Mazarine Pingeot a admis que ce que pensait Agathe pouvait parfois être ce qu’elle-même pensait, Michel Field ne s’embarrasse plus de précautions et mêle le roman et la vie privée de l’auteur, comme si Agathe et Mazarine Pingeot étaient une seule et même personne. Le roman peut alors devenir un simple prétexte à une suite de questions personnelles, puisque Michel Field a réussi à faire admettre à l’auteur que ce roman était bien, par certains aspects, une autobiographie. Cette utilisation du roman comme "alibi" apparaît clairement dans cette question de Michel Field : "D’où vous avez tiré cette morale, cette distance vis-à-vis de tout ce qui est mauvaise conscience, culpabilité, qu’est-ce qui vous a donné la force de la tenir à distance et d’en faire presque une éthique de vie, en tous cas d’après le roman ?". Le fait de mentionner le roman ainsi, en dernier lieu, donne l’impression qu’il ne sert qu’à légitimer toute la question qui précède et à faire croire que l’on reste dans les limites fixées au départ, c’est-à-dire la discussion sur le livre. On notera cependant que Mazarine Pingeot, désormais, ne se défend plus comme lors des premières questions et fait désormais des réponses plus personnelles, comme si elle avait admis que les règles du jeu avaient changé. A la question précédemment citée, par exemple, elle répond : "Je pense avoir eu la chance justement de ne pas appartenir à un seul milieu". Les questions suivantes du journaliste se font encore plus directes : "Est-ce que cette histoire singulière qui est la vôtre, ça vous a fait mûrir plus vite ?", "Vous n’avez jamais senti un décalage par rapport aux gens de votre génération ?".

L’utilisation du roman comme prétexte pour amener Mazarine Pingeot à répondre à des question portant sur sa vie privée est particulièrement manifeste lorsque Michel Field interroge l’auteur sur son père en ces termes : "Son père —là on revient au roman, mais ce n’est peut-être quand même pas très loin de vous— le père d’Agathe était certainement l’être le plus exceptionnel qu’elle ait rencontré, écrivez-vous, l’homme de la tolérance et de l’amour, de la fidélité et de la générosité. J’imagine que ces mots étaient pesés dans l’écriture, ils ne sont pas venus comme ça...". La question, fort alambiquée, pourrait se résumer à ces quelques mots : est-ce que c’est ce que vous pensez de votre père ? Mazarine Pingeot répond : "Ce n’est pas du tout autobiographique, je répète une fois encore", mais Michel Field insiste : "C’est peut-être un des moments les plus proches de vous de votre livre". Réponse de Mazarine Pingeot : "Peut-être. Je vous laisse en décider". Michel Field ne répond pas, comme s’il attendait la suite. Mazarine Pingeot ajoute alors, hésitante : "Forcément, c’est... assez proche". Michel Field persiste : "Et le fait que l’héroïne communique avec son père par de longs silences, dans les limites de leur pudeur réciproque...". Du tac au tac, Mazarine Pingeot répond : "Dans ce cas-là il faut rester pudique encore". Michel Field prend alors un ton plus autoritaire pour lui déclarer : "La figure du père, elle est très présente dans ce roman, ça c’est vous qui l’avez écrit, c’est vous qui devez l’assumer", comme si un auteur pouvait être sommé de prendre à son compte tout ce qu’il écrit dans son roman qui est pourtant, par définition, censé être une oeuvre de fiction.

Mazarine Pingeot est réticente à répondre à ces questions personnelles ; quand Michel Field évoque Agathe, dans le roman, en ajoutant que c’est le personnage "qui est quand même le plus proche de vous" avec un petit rire, comme s’il s’agissait d’un tel euphémisme que c’en était presque risible, Mazarine Pingeot rétorque : "Pas sûr". Michel Field veut savoir si la "soif de repousser les limites" d’Agathe a un lien avec l’histoire personnelle de Mazarine Pingeot, la "bulle" dans laquelle elle a évolué et qui a dû malgré tout l’"emprisonner". Mazarine Pingeot répond alors par une autre question : "C’est une question sur Agathe ou sur moi ? il y a un certain amalgame...". Ce à quoi le journaliste répond, d’un ton agacé : " C’est une question sur l’auteur qui a écrit sur Agathe". Mazarine Pingeot répond alors aux questions que Michel Field lui pose sur sa vie, sa plus ou moins grande maturité, etc. rapidement et sobrement. Field revient alors au livre... très temporairement, pour demander à son auteur l’effet qu’elle espère que Premier roman aura sur le lecteur. Mazarine Pingeot avoue n’avoir pas pensé à cela, puis concède d’une petite voix : "J’aimerais bien qu’on l’aime bien". Répartie immédiate de Michel Field : "Comme un bout de vérité de vous ?". Mazarine Pingeot se défend, expliquant qu’il lui paraît presque contradictoire de juger un livre par son auteur, et que si elle-même voulait connaître davantage la vie d’un auteur, elle lirait une biographie et un roman, mais que le roman seul ne suffirait pas. Là, elle se trompe de mot et dit "autobiographie" au lieu de "biographie". Avec un sourire quasi-triomphant, Michel Field commente : "joli lapsus !".

Par la suite, Michel Field persiste jusqu’à la fin de l’interview dans cet amalgame entre le roman et la vie de son auteur. Il va même jusqu’à en faire une sorte de dessein caché de Mazarine Pingeot : "Les gens vont lire ce premier roman signé Mazarine en allant chercher dans le portrait du père d’Agathe, etc. Forcément, vous le savez bien... C’est sans doute aussi pour ça que vous l’avez écrit". La réponse de l’intéressée est claire et nette : "Non. Non, vraiment". Elle explique alors qu’elle écrit parce que c’est ce qu’elle aime, et qu’elle ne va pas s’interdire de le faire parce que les gens qui liront ses livres iront y chercher autre chose. "Ça ne me concerne plus", conclut-elle. La réponse de Michel Field est étonnante : "C’est beau, le mentir-vrai !" s’exclame t-il, comme si Mazarine Pingeot faisait soit preuve d’hypocrisie, soit de naïveté par rapport à ses propres intentions... Cette remarque laisse Mazarine Pingeot surprise, mais aussi résignée : "Et pourtant... vraiment c’est vrai. Je préférerais qu’on le lise comme quelque chose à part entière et qu’on ne le lie pas à moi (...)".

C’est ainsi que se termine l’interview ; le conditionnel utilisé par Mazarine Pingeot ("je préférerais") montre bien qu’elle-même sait que son livre a moins d’intérêt, aux yeux du public, que sa propre vie. Et si elle avait encore quelques espoirs à ce sujet avant l’interview, les questions de Michel Field visant à toujours ramener le roman à la vie privée de son auteur a dû quelque peu les briser. Michel Field semble vouloir continuellement faire admettre à Mazarine Pingeot que son roman n’a rien d’une fiction et n’est qu’un reflet de sa propre vie ; les dénégations de l’auteur n’y feront rien : Michel Field en reste persuadé, comme il l’expliquera au Figaro  : "Je l’ai trouvée sincère et franche mais il est par exemple difficile de la croire quand elle dit que son roman n’est pas autobiographique".

Les questions de Michel Field portant sur la vie de Mazarine Pingeot se sont orientées en priorité, comme on pouvait s’y attendre, sur sa famille et plus particulièrement sur son père. Dès la sixième question, Michel Field évoque le choix de son invitée pour la philosophie (elle est normalienne et agrégée), en notant que l’on situe plutôt sa mère du côté de l’art et son père du côté de la littérature et de l’histoire ; est-ce que dans ces conditions, le choix de la philosophie aurait correspondu à un "vide" qu’elle aurait pu occuper ? Mazarine Pingeot y répond sans difficultés : "On peut toujours expliquer les choix des enfants par ce que n’ont pas fait leurs parents... Et moi je n’avais pas beaucoup de choix, en l’occurrence". Le thème du père est longuement évoqué après une tirade particulièrement virulente de Mazarine Pingeot sur les paparazzi. Michel Field enchaîne sur le thème du secret, sur François Mitterrand, et demande à son invitée si ses premières photos parues dans Paris-Match n’ont eu qu’un effet négatif, ou si le fait de sortir du secret n’a pas été aussi un soulagement. Elle répond : "Ce n’était pas que négatif, parce que moi je suis fière de mon papa et je pense qu’il était fier de moi, et de ce point de vue-là c’était important aussi, il n’y avait pas de raison (que ce soit) caché. Maintenant, que cela ait entraîné tout cela, je le déplore vraiment (...)". Elle termine sur l’importance à ses yeux d’être désormais critiquée pour ce qu’elle fait et non pour ce que les gens croient qu’elle est. "Vous vous réappropriez quelque chose de vous ?" lui demande Michel Field. Mazarine Pingeot répond : "Complètement, et il est temps".

Cette phrase ("Je suis fière de mon papa et je pense qu’il était fier de moi") a une importance particulière, puisque c’est celle qui sera choisie et diffusée la veille, dans le journal de 20 heures de TF1 présenté par Claire Chazal, pour illustrer la présentation de Public. Ce sera le seul extrait diffusé en avant-première, et son but est d’agir comme une "accroche" et de piquer la curiosité des spectateurs. On retrouve ce même extrait dans l’émission TV+ (Canal +) du 4 avril 1998, au cours de laquelle Marc-Olivier Fogiel interviewe Michel Field, à Cannes, en direct du MIP. Michel Field ne veut bien sûr rien dévoiler de l’émission qui sera diffusée sur TF1 le lendemain, mais lorsque Marc-Olivier Fogiel lui demande quelle est la phrase de Mazarine Pingeot qui l’a le plus touché, il répond que c’est un moment où "elle se laisse un peu aller" et qu’elle dit "Je suis fière de mon papa et je crois qu’il est fier de moi". On notera que la "petite phrase" de Mazarine Pingeot qui est restée, qui a été choisie et répétée, ne concerne pas son livre mais bien son père, comme si c’était là ce que l’on attendait depuis le début. Dans l’interview, Michel Field revient d’ailleurs sur cette "fierté" pour poser d’autres questions d’ordre personnel, telles que : "Dans cette fierté et dans cet amour, il y a aussi, finalement, d’avoir osé vivre ça, puis aussi assumé le fait de le rendre public ?", ce à quoi Mazarine Pingeot répond : "C’est la force et le courage d’une vraie liberté".

Les questions de Michel Field n’hésitent pas à se faire très personnelles : il interroge son invitée sur son choix du midi de la France comme cadre de l’émission, veut savoir ce que cela représente pour elle, si elle s’intéresse à la politique, si les attaques contre son père l’ont blessée... Il interroge notamment Mazarine Pingeot sur les thèmes du secret et de sa "révélation" aux Français. Il lui demande si la vie de son père est "comme une leçon", ce à quoi Mazarine répond : "Non, ce n’est pas un donneur de leçons (...). C’est un exemple qu’on peut vivre comme on l’entend". Michel Field interroge aussi son invitée sur la distance critique qu’elle peut éventuellement avoir par rapport à son père François Mitterrand : "Est-ce qu’il y a des points sur lesquels vous arriveriez à être critique vis-à-vis de lui ?" demande t-il. Réponse de Mazarine Pingeot : "Je n’essaie pas de l’être. Ce n’est pas un rapport qui m’intéresse".

Les questions touchant le père de Mazarine Pingeot, son enfance, son intérêt pour la politique, etc. sont ainsi très nombreuses, et il semblerait par conséquent que les conditions initiales posées par Mazarine Pingeot à l’interview n’aient pas été respectées. En cela, l’interview de Michel Field est très différente des interviews donnée à la presse par l’auteur de Premier roman : à propos du père, Josyane Savigneau évoque juste l’attachement, dans le roman, entre Agathe et son père pour le comparer au lien qui unissait Marguerite Yourcenar et son père Michel de Crayencour. Au détour d’une phrase, on note qu’elle fait un amalgame, elle aussi, entre Agathe et Mazarine Pingeot sur ce thème du père : "Comme Yourcenar, Agathe —et avec elle Mazarine Pingeot— revendique un compagnonnage avec le père, non un rapport de soumission" . Jérôme Garcin, lui aussi, fait remarquer à Mazarine Pingeot que "Tout, chez Agathe et, soupçonne-t-on, chez vous, devient vite passionnel" ; il aborde aussi, une seule fois, la question du caractère autobiographique du roman :"Malgré tous nos efforts, l’on ne peut pas lire ce roman, qui est un chant d’amour au père et qui lui est d’ailleurs dédié, en faisant abstraction de votre identité". Mais ces journalistes, qui sont avant tout des critiques littéraires (contrairement à Michel Field) restent très discrets ou allusifs sur ce sujet. Public ne craint en revanche pas de s’orienter clairement sur une telle voie. On pouvait d’ailleurs s’en douter dès le journal de 20 heures du 4 mai, et la présentation de l’émission par Claire Chazal qui commence en ces termes : "Aux frontières de la politique et de la littérature, TF1 diffusera demain soir une interview (...)".

La technique d’interview de Michel Field est également intéressante : il coupe la parole plusieurs fois à Mazarine Pingeot, plus particulièrement lorsque cette dernière évoque un sujet qui ne lui semble pas intéressant. Au début de l’interview, par exemple, il demande à son invitée pourquoi elle a choisi la philosophie ; tandis qu’elle répond, le journaliste la coupe pour aborder la question du caractère autobiographique (ou non) du roman. De la même façon, lorsqu’il lui pose une question sur sa manière d’écrire, sur sa préférence pour l’écrit par rapport à l’image, il l’interrompt pour lui demander si elle s’intéresse à la politique.

Les silences de Michel Field sont tout aussi intéressants, car ils sont calculés et tombent parfaitement à propos. Cette technique, classique, consiste à laisser des "blancs" dans la conversation, qui mettent mal à l’aise l’interviewé et l’incitent à étoffer sa réponse, ou à en trouver une meilleure. En règle générale, l’interviewé en arrive ainsi à dire des choses qu’ils n’aurait pas dites spontanément. Les silences de Michel Field, trop lourds pour qu’on ne puisse pas les noter, interviennent toujours dans les questions les plus personnelles et poussent Mazarine Pingeot à en rajouter et à se dévoiler. Ainsi, lorsqu’il lui demande en quoi il a été plus ou moins difficile de transformer la "marginalité" qui a été la sienne en force, en quoi certaines choses ont été plus difficiles que d’autres, il va laisser Mazarine Pingeot s’expliquer, sans reprendre la parole après la réponse de la jeune fille. Mazarine Pingeot explique ainsi : "(...) Forcément il y a eu des choses difficiles, mais ça on ne va pas rentrer dans les détails. (Michel Field ne reprend pas ; silence ; Mazarine Pingeot continue) Mais... tout ce que je retiens, c’est cette grande ouverture d’esprit qu’on m’a offerte. Le reste, les difficultés... C’est difficile à dire... (Silence ; elle attend que Michel Field reprenne, en vain). Tout le monde a ses difficultés, moi j’ai eu les miennes et puis voilà. Ce n’est pas forcément le plus intéressant. Ça laisse l’imagination libre". Là, Michel Field enchaîne enfin sur une autre question.

Le journaliste laisse aussi complètement la parole à son invitée après qu’il lui ait posé une question concernant les paparazzi (il lui demande si elle a le sentiment d’avoir été harcelée). Mazarine Pingeot répond assez vivement, évoquant "tous les Paris-Match, les Gala, ces trucs ignobles qui traînent derrière moi comme une tache". Michel Field se tait alors et laisse parler Mazarine Pingeot, qui se lance dans une longue diatribe contre les paparazzi . Lorsque Michel Field évoque le personnage du père d’Agathe dans le roman, et de l’admiration d’Agathe pour lui, et suggère qu’il s’agit d’un des moments du livre les plus proches de Mazarine Pingeot, elle répond : "Peut-être. Je vous laisse en décider". Cette réplique n’appelait pas de suite, pourtant Michel Field ne reprend pas et s’installe dans un silence que Mazarine Pingeot, l’air gêné, finit par briser en ajoutant : "Forcément, c’est... assez proche".

Enfin, lorsque Michel Field lui demande si la région du Midi de la France dans laquelle ils se trouvent lui rappelle des souvenirs, elle hésite très longuement avant de répondre : "Ça c’est pas dans le livre, un petit peu au début, mais... (Michel Field attend). On déborde, là...". Michel Field ne reprend toujours pas ; Mazarine Pingeot finit par concéder : "Oui je l’aime". Comme Michel Field persiste dans son silence, son invitée finir par conclure : "Ça résume à peu près ce que je veux dire. J’aime beaucoup cette région". Michel Field finit enfin par reprendre la parole pour demander : "Mais vous l’aimez au point d’y revenir souvent, et d’y être bien ?", ce à quoi Mazarine Pingeot répond : "Je ne vais pas raconter ma vie !".

Tout au long de l’émission, Michel Field donne réellement l’impression de dominer le débat : plus qu’un échange, il semble s’agir d’une passe d’armes polie mais obstinée, entre un journaliste qui sait ce qu’il veut entendre et une jeune fille qui veut en dire le moins possible, reste sur la défensive et s’efforce de ramener la conversation dans les limites qu’elle s’est imposées (celles de la critique du roman) .

Si l’on compare Public avec les autres interviews données par Mazarine Pingeot, on est frappé de voir combien les approches sont différentes. L’article de Jérôme Garcin du Nouvel Observateur est situé dans la rubriques "livres" de l’hebdomadaire, et lui-même est un critique littéraire, tout comme Josyane Savigneau dont l’entretien avec l’auteur de Premier roman est publié dans le supplément Le Monde des livres. Pour son apparition à la télévision, Mazarine Pingeot a peut-être choisi Michel Field et Public sur les conseils de ses éditeurs (qui étaient aussi ceux de Michel Field), ou parce qu’il était agrégé de philosophie tout comme elle. Par ailleurs, Michel Field avait animé l’émission culturelle Le Cercle de minuit. Bref, tout ceci pouvait laisser penser que Michel Field était un journaliste "littéraire", qui s’intéresserait avant tout au livre. Or il semblerait que Public ait marqué son passage de la critique culturelle au journalisme politique : ses questions furent plus incisives, plus personnelles, et davantage dirigées vers la famille et le père de Mazarine Pingeot que celles de Jérôme Garcin ou Josyane Savigneau. Comme le nota Libération du 6 avril 1998 à propos de l’émission : "Michel Field l’a moins branchée sur Spinoza que sur son père François Mitterrand. C’est que l’auteur Pingeot, pour l’heure, draine moins de téléspectateurs que la fille "secrète" de l’ancien chef d’État. Pour Field, le livre n’a, bien sûr, été qu’un prétexte".

Cette orientation particulière de Public fut aussi visible pendant l’émission TV+ de Canal+, diffusée le 4 avril 1998. Michel Field était alors au MIP à Cannes et était interrogé par Marc-Olivier Fogiel sur l’émission qui serait diffusée le lendemain sur TF1. A Cannes, Michel Field représentait la Field compagnie et espérait vendre l’interview de Mazarine Pingeot. N’ayant pas pu visionner Public, Marc-Olivier Fogiel remarqua que les articles parus dans la presse portaient uniquement sur le livre et demanda à Michel Field ce qu’il en était dans son interview ; ce dernier répondit alors : "Le livre sert de fil conducteur à l’entretien. On s’éloigne aussi souvent du livre pour lui parler plus personnellement. Mais c’est quelqu’un de très pudique, quelqu’un qui a été habitué depuis plus de vingt ans à savoir mesurer ce qu’elle va dire ou pas dire". Ainsi, le livre n’est plus désigné comme le sujet de l’émission mais comme un simple "fil conducteur". On voit ici que les questions que Michel Field voulait poser en priorité à Mazarine Pingeot n’étaient sans doute pas celles portant sur la littérature. Marc-Olivier Fogiel ayant demandé à Michel Field de quoi Mazarine Pingeot lui avait parlé, il répondit : "De son père, du secret qui a entouré sa vie, de ses rapports à la presse, de son rapport à l’écriture. C’est très pudique, il n’y a pas de révélation, pas de sensationnel". On note ici que l’écriture et le roman arrivent en dernière position. On peut se demander si Mazarine Pingeot n’a pas, en choisissant Michel Field, commis l’erreur de croire qu’elle s’adressait à un romancier, ex-présentateur d’une émission culturelle et littéraire, alors qu’elle faisait désormais face à un journaliste politique qui était aussi producteur et entendait bien vendre son émission (or qui achèterait une émission de "simple" critique littéraire ? ).

En conclusion, on pourra noter qu’il n’y a cependant pas que dans l’émission de Michel Field que Mazarine Pingeot est présentée avant tout comme la fille de François Mitterrand, et accessoirement comme une jeune romancière. Ainsi, dans Le Vrai journal de Karl Zéro (12 avril 1998), ce dernier présenta en ces termes un reportage sur Mazarine Pingeot : "Dimanche dernier, la fille cachée de Mitterrand dévoilait son talent aussi caché à mon confrère Michel Field" . Cependant, il faut noter que cette émission n’ayant pu avoir d’interview de Mazarine Pingeot, elle s’est centrée exclusivement sur le livre, interviewant des libraire de l’Ecume des pages et réunissant un comité de lecture (comprenant Pierre Assouline, Stéphane Hoffmann et Frédéric Beigbeder) pour juger du contenu du roman. C’est donc paradoxalement l’émission qui a été réalisée en-dehors du contrôle ou de la volonté de Mazarine Pingeot et de ses éditeurs qui a le plus parlé du livre lui-même... Enfin, si l’on avait encore des doutes sur les raisons pour lesquelles Michel Field a interviewé Mazarine Pingeot, et sur son intérêt pour le roman lui-même, on pourra se livrer à un petit exercice de statistiques : sur 53 questions posée par Michel Field au cours de l’émission Public, on a pu constater que 40 d’entre elles concernaient la vie personnelle de Mazarine Pingeot et treize questions concernaient le seul roman. On voit ici à quel point la littérature n’aura été qu’un paravent, un alibi pour aborder d’autres sujets qu’il est bien plus courant de voir en « access prime time ».