La Radio de divertissement à travers les jeux radiophoniques en France de 1945 à 1968

Marion Prot
(Mars 2000)
Email: prot.marion@caramail.com

(Le mémoire de Maîtrise d'Histoire soutenu à Reims en septembre 1998 dont traite ce sommaire a été choisi par l'INA pour son Prix de la recherche en 1999. Le directeur de thèse est François Cochet de l'Université de Reims)

Cette étude traite de la radio de divertissement en France à travers les jeux de 1945 à 1968, vingt-trois années durant lesquelles le paysage radiophonique français a connu des mutations et des ruptures révélatrices de celles de la société. La principale tâche de cette étude consiste à voir en quoi les jeux radiophoniques font-ils partie intégrante de la culture de masse, par les entreprises qui les produisent, par leurs exploitations sur les ondes et, enfin par les effets socioculturels qu’ils impliquent sur les auditeurs. Cette recherche se concentre sur deux types de radios : la radio publique à travers ses trois stations : Chaîne Nationale, Chaîne Parisienne et Paris-Inter ; et la station privée dite périphérique Radio-Luxembourg, fondée en 1923 et devenue par la suite RTL (Radio-Télé-Luxembourg).

De 1945 à 1968, ces deux stations de radiodiffusion ont des statuts internes différents. La radio d’Etat souffre de l’absence d’un statut juridique précis et d’un contrôle étatique pesant. Radio-Luxembourg par contre est une station de nature privée qui vit des annonceurs et qui en subit les influences. Toutefois, malgré ces différences, les deux stations optent, dans le contexte particulier de l’immédiat après-guerre, pour des programmes de divertissement à travers la diffusion de jeux mais elles ont des intentions clairement opposées. Le secteur public veut instruire ses auditeurs tout en les distrayant de façon « populaire mais non vulgaire », par l’intermédiaire par exemple du célèbre Jeu des Mille francs lancé par Roger Lanzac en 1960.

Mais, surtout, la radio d’Etat veut se démarquer de sa rivale Radio-Luxembourg qui, à l’époque, bat tous les records d’audience. Un rapport de la direction de la radio publique daté de 1957 déclare : « la RTF se doit de n’avoir d’autre souci directeur que l’accomplissement de sa mission spirituelle qui est de servir (…) le prestige de notre nation (…) et de tendre à élever le goût du public (…). Toute concession au goût du public doit être bannie. Aligner le niveau des programmes de la RTF sur celui des postes privés serait aller vers la médiocrité ». Le secteur privé quant à lui privilégie dans ses programmes le divertissement afin de s’attirer un maximum d’audience. « Radio-Luxembourg veut être un poste gai » et diffuse donc dans ce but des jeux dans lesquels il n’y a aucune volonté visible d’instruire l’auditoire.

La manière dont les entreprises radiophoniques conçoivent leurs émissions permet de mieux saisir encore leurs différentes natures : la RTF est marquée par le poids des rouages administratifs dans la production de ses émissions jusqu’à leur diffusion sur l’antenne ; Radio-Luxembourg par contre est régie par le poids de ses annonceurs. Mais, les formes internes des jeux radiophoniques sont communes aux deux chaînes. Les mêmes règles sont utilisées. Un grand soin est donné à la présentation du jeu ; de petites chansons sympathiques et entraînantes viennent agrémenter l’émission comme la chanson générique du jeu Ploum Ploum en 1948 diffusé sur Radio-Luxembourg : « Ploum Ploum tra la la, voilà c’qu’on chante, voilà c’qu’on chante. Ploum Ploum, tra la la, voilà c’qu’on chante chez moi ! ». Enfin, l’animateur est le pivot de la cérémonie. C’est lui qui donne de la couleur et du rythme à l’émission, comme le célèbre Zappy Max, animateur du Quitte ou Double sur Radio-Luxembourg de 1948 à 1956, du Crochet radiophonique et de feuilletons comme C’est parti mon Zappy, et dont les qualités ont été maintes fois notées dans la presse de l’époque.

Dès qu’une station décide de produire et de diffuser un jeu sur son antenne, ce dernier fait alors l’objet de toutes les attentions et est exploité comme support de promotion par les publicitaires, qui y trouvent un intérêt certain. Sur Radio-Luxembourg, ils s’insèrent dans l’émission par le système du patronage. Durant les années 1950 et 1960, le groupe de cosmétiques L’Oréal fut l’un des plus importants annonceurs de la station. Grâce à des ritournelles musicales savamment élaborées et à la popularité des jeux de Radio-Luxembourg, toute la France ou presque a chanté les produits Dop lors du Crochet radiophonique : « Dop dop dop, tout le monde adopte Dop ! Dop dop ! ».

Mais, la publicité s’insère également dans l’émission par le biais de courts dialogues vantant les qualités du produit et, les publicitaires n’hésitent pas à user de formules et de métaphores sophistiquées. La radio publique invite également les entreprises dites à « intérêt collectif » à « compenser » leurs émissions. Officiellement appelé à partir de 1951 « propagande collective d’intérêt national », ce genre de publicité ne cesse de se développer sur les ondes publiques à partir du début des années 1960, entraînant parfois de vives critiques de la part de la presse. « A ce compte, écrit l’hebdomadaire Mon Programme en janvier 1955, la RTF en viendra à ressembler tout à fait aux postes privés. A cette petite différence près qu’elle continuera de nous demander d’acquitter chaque année une redevance. La radio publique nous casse méthodiquement les oreilles avec les réclames officieuses et officialisées ».

Les stations de radiodiffusion exploitent également le jeu comme support de vente et n’hésitent pas à aller au contact de leurs auditeurs. Le support presse est de loin le moyen de promotion le plus utilisé par les stations. Mais le moyen sans doute le plus efficace et le plus populaire consiste à organiser des opérations itinérantes en province afin de faire connaître à tous le visage de la radio. Radio-Luxembourg est le maître en la matière. Profitant du succès dont jouissent les représentations de cirque en France au début des années 1950, les dirigeants de la chaîne lancent en 1949 le Radio-Circus, opération mêlant à la fois représentations de cirque et enregistrements d’émissions. La radio d’Etat s’efforce également de suivre la même stratégie, mais le résultat est moins efficace en raison de moyens financiers insuffisants.

Les entreprises radiophoniques savent également modifier leurs produits en fonction des évolutions du marché et des transformations de la société. La création d’Europe n°1 en 1955 bouleverse le paysage radiophonique français, en lançant un nouveau style d’animateurs, un nouveau style d’informations, et en supprimant le système du patronage par des spots de publicité de quelques minutes. Le service public à cette époque, malgré une chute importante de son audience, réagit peu et décide de garder sa ligne directrice initiale qui est d’accomplir une mission éducative auprès du peuple français. La grille de programmes de Radio-Luxembourg également ne se modifie guère, puisqu’elle reste de 1952 à 1963 la radio la plus écoutée en France.

En revanche, c’est la conjonction de différents facteurs au début des années 1960 qui va pousser les stations à modifier leurs produits : l’essor du transistor puis de la télévision modifient les conditions d’écoute. La radio ne s’écoute plus en famille mais, tend de plus en plus à ne devenir qu’un fond sonore. Aussi, en 1964, la RTF lance France Inter, station « à la fois populaire, intelligente et jeune », et Radio-Luxembourg modifie ses programmes avec ses directeurs successifs Jean Luc et Jean Farran, jusqu’à son propre nom en 1966 an adoptant la dénomination de RTL (Radio Télé Luxembourg). Enfin, les mouvements de Mai 68 marquent temporairement l’avènement d’une nouvelle génération de radio, beaucoup plus proche des jeunes et beaucoup plus sérieuse.

La dernière partie de ce mémoire s’intéresse aux impacts socioculturels des jeux radiophoniques sur le public. La radio, durant la période qui nous intéresse, constitue un phénomène de masse tant au niveau quantitatif que qualitatif puisque les études à la fois de l’équipement en postes récepteurs de radiodiffusion et de l’audience des différentes stations révèlent l’existence d’un public massif et hétérogène qui consomme ces émissions, agissant par là sur son comportement. Les jeux sont d’abord d’un apport culturel certain pour ceux qui les écoutent, même si les connaissances demandées dans ces émissions sont en général superficielles et relèvent le plus souvent du savoir scolaire traditionnel. Certains dirigeants et intellectuels de l’époque considèrent en revanche que la culture demandée dans ce genre de jeux est inexistante : « Il est des types d’émissions qui, prétendant faire appel aux facultés intellectuelles, ont sur la culture un effet dégradant ».

La culture de masse véhiculée par les médias serait-elle une culture vulgaire soumise à la mode et manipulatrice du peuple ? Sans entrer dans ce débat, on ne peut toutefois renier le fait que les jeux répondent à certaines des attentes des individus et, d’ailleurs, un « mass-média ne se développe bien que s’il correspond à une demande et à une réceptivité de la part du public ». Le jeu a en effet une fonction récréative et comble les instincts ludiques des individus. Aussi, pour certains journalistes et dirigeants, les jeux sont jugés dangereux car ils détournent les individus de la réalité. D’après le directeur du contrôle artistique des émissions de la RDF en 1946, « les émissions d’amateurs présentent un danger réel sur le plan social. Les amateurs grisés par les bravos ne pensent plus qu’à quitter leur métier ».

Aujourd’hui, par rapport à la radio d’il y a trente ans, le paysage radiophonique français a connu des mutations quantitatives et qualitatives. Toutefois, les similitudes restent nombreuses : un secteur public qui cherche toujours à se démarquer de ses rivales du secteur privé en proposant une programmation dite de qualité ; une radio privée RTL qui reste la radio reine en matière d’émissions ludiques et qui est toujours la radio la plus écoutée de France ; des règles de jeux qui ne se modifient guère et, enfin, des émissions qui continuent à jouir d’un certain succès. L’histoire du divertissement à la radio est donc marquée par une formidable continuité. La radio d’aujourd’hui aurait-elle du mal à se renouveler ?

Notes

1. Fonds ORTF. Rapport d’activité du Secrétariat Général des Conseils et Comités de Programmes, 11 septembre 1957 pour la saison artistique 1955.1956

2. Jacques LACOUR-GAYET (Directeur général de la station), Ici Radio-Luxembourg, n°4, décembre 1947

3. Jean-François REMONTE, Les Années Radio 1949-1989, Paris, Gallimard, 1989, p.59

4. Rapport sur l’ORTF du parlementaire Lucien PAYE, 30 juin 1970

5. Judith LAZAR, Sociologie de la communication de masse, Paris, A.Colin, 1991, p.143

6. Le slogan de la campagne de publicité de Radio-France en 1998 était : « Le cerveau n’a rien contre un peu d’exercice ».