Adam Saulnier - Journaliste d'art à l'ORTF

 

Gérard Streiff

 

"Adam Saulnier n'a jamais très bien su s'il était journaliste avant d'être peintre ou réciproquement. Et cela l'a servi d'ailleurs car il n'est jamais tombé dans le dilemme qui consiste à se demander si l'on fait une peinture de journaliste ou du journalisme de peintre. Il mène de front, avec un égal bonheur, cette double carrière" Pierre Cabanne, Arts, 22 avril 1964

Résumé

De la Libération au milieu des années soixante-dix, à la radio d'abord, puis à la télévision, Adam Saulnier est le chroniqueur méthodique de l'actualité artistique. Trois décennies durant, il donne à entendre puis à voir des milliers de peintres, fait découvrir une pléiade d'expositions, de galeries et autres ateliers. Par ses origines familiales, ses goûts personnels, il entretient une forte complicité avec le monde des arts plastiques. Il met cette connivence au service de son talent de journaliste.

Un temps, il rêve d'une télévision conçue comme un art.

Professionnel respecté, cet homme participe activement à la longue grève des journalistes de l'ORTF en 1968.

Il laisse une abondante documentation; elle permet de revisiter les coulisses de la rue Cognacq-Jay et de la télévision du temps de Malraux.

1. La carrière

Adam Saulnier ( 1915-1991) est une figure oubliée des pionniers de la radiotélévision; de 1947 à 1976, il occupe sur les ondes puis sur le petit écran une place importante et originale avec sa chronique artistique.

De son enfance on retiendra une triple caractéristique: il vient d'un milieu artiste; son père est peintre; sa mère journaliste (et auteure); en leur vagabonde compagnie, il va croiser notamment James Joyce, Rodin ou Monet. Son monde est ouvert: la famille paternelle est d'ascendance polonaise, les Ciolkowski; la mère est anglaise. Ce monde toutefois est précaire: ses parents, brillants, dandys sont souvent absents; Adam reste le plus souvent en compagnie de ses grands parents, aux fortes convictions religieuses; adolescent, il perd coup sur coup son père et sa mère et se retrouve orphelin à 16 ans.

Ce triple héritage façonne sans doute ce personnage paradoxal: il devient peintre-journaliste; ou plutôt l'inverse1 : en vérité, comme l’écrit Pierre Cabanne en exergue, il mène de front une double carrière. Dans sa vie privée (son épouse, Hélène, est italienne) comme dans sa démarche professionnelle, il allie cosmopolitisme, fantaisie et rigueur. Dans le même temps, il manifeste volontiers une sorte de méticulosité, sa réponse peut-être à l'insécurité. " Le plus clair de mon temps se passe à culpabiliser"2 peut-on lire dans son journal de bord. On retrouve aussi volontiers chez cet homme une certaine religiosité. Interrogé par un grand quotidien de province sur les rêves d'avenir qu'il faisait, enfant, il répond: "Peinture, cirque, prêtrise".3

Jeune homme, il côtoie les peintres de Montparnasse; une figure emblématique s'en détache: Francis Grüber; tout au long de sa vie, Saulnier ne manque jamais une occasion pour magnifier ce créateur et ami. Dessinateur-publicitaire, il participe, dans cette deuxième moitié de années trente, à la création d'un journal proche du PC, destiné au jeune public, " Mon camarade".

La guerre s'annonçant, il s'engage aussitôt dans l'Armée, en 1939. Il est démobilisé et on le retrouve directeur technique de l'école des métiers d'Art. Mais la Résistance l’attire: le voici bientôt membre des FFI puis travaillant pour le BCRA4. Il baroude sur le front italien, prend du galon: dans une correspondance, on le voit gratifié du titre de "colonel".

Au printemps 1945, il est le speaker de la " Voix de l'Amérique"5 en langue française émettant depuis Rome. Il y tient une chronique régulière, d'avril à juillet 1945, intitulée " Ici Adam Saulnier qui vous parle de Rome". L'émission s'adresse avant tout aux Français d'Italie. Puis il suit le front avec les forces alliées; en Autriche, il anime le service d'information des forces d'Occupation.

De retour à Paris, il signe dans diverses revues culturelles ( "La porte ouverte" puis "Arts"); il collabore à l'Association "Tourisme et Travail" qui entend conjuguer culture et milieux populaires; il entre à la radio en 1947, dont le directeur est alors Jean Guignebert. Engagé à temps plein dès 1949, il va y officier une dizaine d'années. Après un passage au service étranger, il chronique la vie artistique; il y est l'auteur d'émissions telles que "La vie des peintres français" (1957) ou encore " Au rendez vous des peintres".Il participe aussi avec sa femme à des travaux de traduction de scénarios ou d'ouvrages italiens, à des séries culturelles dans la presse parisienne, comme "Franc-Tireur" en juin 1958.6

Il passe à la télévision à la fin des années cinquante. Il va surtout animer pendant des années un magazine des arts de diffusion hebdomadaire, une émission intitulée "Les Expositions" ( elle s'appelle sur la fin "Art actualité"); elle passe le dimanche, après le journal de la mi journée. De 1959 à 1968, cette émission évoque les initiatives artistiques de la semaine, essentiellement sur Paris; elle fournit à bien des parisiens l'objet de leur sortie dominicale, dans des musées, des galeries ou des ateliers d’artistes et associe la France entière à cette actualité de la capitale. Chroniqueur plus que critique, ni pédagogue ni pédant, éloigné aussi de tout élitisme, AS sait donner à voir l'Art au plus grand nombre; son émission a une forte audience: des échos de presse parlent de dix à douze millions de téléspectateurs. Télé 7 jours7 qualifie cette émission de "musée vivant de l'avenir".

En septembre 19688, l'émission devient " L'amour de l'Art" et se voit programmée le mercredi, sur la Une puis sur la Deux; dans le même temps, on passe à la couleur en 1969, un changement qui n'est pas sans importance pour ces chroniques largement consacrées à la peinture 9 elle reviendra sur la Une avant d'être intégrée au Journal Télévisé; à la fin des années soixante et au début de la décennie soixante-dix, il y tient la rubrique "Arts plastiques"- qu'il a créée de fait.

Bientôt un nouveau projet se profile, sur la "Trois"; Jean-Louis Guillaud lui propose (dès 1972?) de mettre sur pied une nouvelle émission " Des yeux pour voir"; ce magazine mensuel, d'une heure, programmé un jeudi à 19h30, est ambitieux et demande un engagement fort; AS en dirige deux ou trois numéros début 1973; mais il est victime d'une attaque cardiaque; il doit abandonner ce projet que d'autres réalisateurs ont déjà repris en main.

Il prend officiellement sa retraite en août de cette année 1973, quelques mois avant la fin de l'ORTF (1974). Cette concordance de temps est emblématique. Comme vétéran de la maison, c'est à lui d'ailleurs que Jacques Alexandre confie le soin de réaliser l'émission épitaphe de cette ORTF:

" Tu es le plus ancien de la rédaction, cela te revient de droit".

Dans son cahier, il ne cache pas sa tristesse devant le découpage de l'institution et le départ de nombreux confrères 10

" Je me suis toujours rangé dans le camp de ceux qui étaient le plus attachés à l'ORTF. Nos grèves voulaient une organisation qui en fasse l'organe de la nation dans sa totalité et sa diversité".

Il continue cependant de réaliser jusqu'en 1976 quelques grandes enquêtes, abordant plus des sujets de société que des enjeux proprement culturels; ces reportages le conduisent parfois à l'étranger (Yougoslavie; Égypte) ou à s'intéresser aux gens du voyage (les manouches); ils expriment aussi sa quête métaphysique ou spirituelle voire religieuse (portrait de Jésus; visite du Père Lachaise; réflexion sur les Monuments aux morts).

Au total, AS réalise près d'un millier d'émissions .11 Le chiffre est imposant; car il représente, au bas mot, trois fois plus de tournages. Lui-même présente ainsi son bilan: 1000 émissions, 2000 artistes rencontrés, 3000 tournages!

Discret, AS apparaît rarement dans ses (mille) émissions:

" Je ne me montrais à l'écran que lorsqu'il m'était impossible de faire autrement. Les chauffeurs de taxi ne m'en reconnaissaient pas moins à la voix"12.

Efficace, complice des artistes, amoureux de l'art, il sait faire partager sa passion des arts plastiques à ses contemporains. La presse dit de lui qu'il a créé un style d'information artistique". Ses émissions sont volontiers saluées par la critique.13

2000 artistes rencontrés, dit-il encore en 1981, soit " des très grands, des grands, des moins grands, des moyens, des petits"; il en énumère quelques uns:

" Zadkine, Foujita, Lhote, Lurçat, Chagall, Hartung, Braque, Picasso, Bissière, Van Dongen, Miro, Masson, Le Corbusier, Gromaire, Calder, Brassaï, Bazaine, Giacometti, Dubuffet, Duchamp, Manessier, Pignon, Tinguely, Vasarely, Schöeffer, Agam, Soulages".14

Amoureux de l'art, AS l'est tout autant des artistes; la force de ses émissions réside sans doute dans cette espèce de complicité vraie qu'il sait systématiquement nouer avec les créateurs. A l'évidence, il est de la famille. Il a à ce propos cette remarque:

" (L'artiste) est le seul qui, tout au long de l'histoire, n'a jamais voulu prendre le pouvoir. On a vu et on voit le pouvoir être aux mains de juristes, d' économistes... (AS énumère ici une longue liste de professions intellectuelles). Les artistes, jamais".

Ce chroniqueur en effet est aussi peintre. Toute sa vie, il ne cesse de peindre (caractériser son école? figuratif libre?); il est à la fois paysagiste ( sa résidence secondaire est située à Recloses, au coeur de la forêt de Fontainebleau; il a une passion pour l'arbre; en 1962, il expose d'ailleurs sur ce seul thème: Les arbres), portraitiste (une de ses dernières expositions s'intitule " Portraits de gens aimés" au Théâtre du Ranelagh en novembre 1984), animalier.

Il ne cesse non plus d'exposer : dans ces années 1960, 70 et 80, on peut voir ses toiles aux galeries Lucie Krogh; Le Niveau; Bernheim; Berri-Lardy; Paul Cebar; Lucie Weill; Anne Colin; Drouant ou Bénézit. La presse rend compte de ses initiatives.15 Il est un des membres fondateurs du prix de peinture Drouant-Cartier.

Sa vie oscille ainsi entre le silence de l'atelier et l'excitation de la salle de rédaction.

Son activité en vérité est bien plus diversifiée encore; à la fin des années soixante, un grand quotidien le définit ainsi: " Écrivain, comédien, peintre, cinéaste, conférencier"16.

Ses derniers commentaires sur le monde de la télévision remontent à 1981. Cette année-là, il est sollicité pour reprendre sa place dans une rédaction télévisée; sagement, il décline l'invitation:

" Après quinze ans de radio, la télévision a été dix sept ans de ma vie. Je l'ai aimée. Et c'est dans la mesure de ce qui m'unissait à elle que je ne peux plus y retourner" 17.

Il est lucide, un brin ´ amer ª:

" Personne à ce jour n'a pris ma suite de manière régulière et globale au plan national et international. Il n'y a plus de chronique hebdo consacrée aux arts plastiques"18.

 

2. Un témoin privilégié

Adam Saulnier est un méticuleux, et ce trait peut aller parfois à la maniaquerie. Ainsi confie-t-il, à Télé Magazine19, ce ´ planning ª qui n'a pas vraiment l'air d'une boutade: " Une semaine égale 168 heures; c'est à dire 57 heures pour la télé ( 45 heures de tournage, 8 de montage, 4 de préparation); reste 56 heures pour le sommeil, 14 pour les repas, 14 pour la lecture, 8 heures au téléphone et 20 heures pour la peinture!"20.

Pour l'historien, ce trait de caractère est une aubaine: Saulnier observe, conserve, classe, garde. On dispose ainsi21 d'un fonds d'archives tout à fait intéressant sur son activité d'homme de télévision, à commencer par son journal de bord, (constitué par une demi douzaine) de grands cahiers à couverture noire, 22 ce journal sera maintes fois corrigé, réécrit, enrichi. peut-être destiné à publication; le fait est que l'écriture est limpide, la plume vive, les anecdotes précises. Intitulé " L'oeil et la bouche", c'est une mine d'informations sur les coulisses de la télévision, sur le processus de réalisation des émissions, sur le monde des arts, sur l'attitude des politiques à l'égard du petit écran et singulièrement de Malraux.

Saulnier est en permanence épaulé par une petite équipe: un cameraman, un preneur de son, un éclairagiste et une monteuse. Il raconte par exemple avec force détail les conditions de son premier reportage. Celui-ci se passe en novembre 1960 23. Il s'agit de rendre compte d'une exposition au Petit Palais intitulée " Guardi et Canaletto". Son cameraman est un survivant de l'époque héroïque des actualités cinématographiques; il est armé d'une caméra Bell-Owell; il porte, inversée, une casquette, la visière sur la nuque; un éclairagiste porte deux lampes à bout de bras; le tournage réalisé, il faut ensuite, dans des conditions acrobatiques, filer au laboratoire, puis au montage, puis au mixage, puis au son; ensuite tous les journalistes concernés assistent au visionnage de leurs reportages devant la rédaction réunie du JT; c'est dans ce conclave que se prend la décision de passer ou non.

L'épisode Bourdelle, en 1961, est un bel exemple des vicissitudes du reportage. Saulnier a programmé une émission sur le Musée Bourdelle, notamment une interview de la veuve; cette dernière se met à pleurer à chaudes larmes lors d'un gros plan de la caméra sur son visage; cette scène fera d'ailleurs pleurer François Mauriac, apprend AS peu après sa diffusion. Il explique les conditions du tournage24:

" Mme Bourdelle est une très vieille dame. Menue et habillée de noir. Elle nous a parlé de la vie laborieuse de Bourdelle (...) En fin de parcours son visage était en gros plan à l'écran. Et c'est à ce moment que ses yeux s'étaient embués de larmes. Nous tenions là l'image essentielle. Hélas la pellicule allait être rayée au laboratoire. Il y avait deux solutions: se passer de la séquence ou la recommencer. J'optais pour la seconde. " Soit, m'avait dit le cameraman, mais ce ne sera pas aussi bon, la vieille dame ne repleurera pas.". Or, non seulement Mme Bourdelle a repleuré une fois mais trois fois. Et toujours au bon moment...".

AS apprécie Malraux. Lequel semble avoir en haute estime la télévision et ses réalisateurs. L'épisode suivant a lieu en novembre 1961, au Louvre, à l'occasion d'une exposition consacrée à l'atelier de Braque; AS enregistre la scène; le tournage est compliqué; mais Malraux le soutient:

" Ca tourne! dit le cameraman. "Ca tourne!" répond le preneur de son. "Georges Braque, une, première!" annonce le clapman...Et Braque est pris d'une quinte de toux. Une voix dans l'assistance:" Éteignez au moins vos lumières!" Éteindre et rallumer serait plus pénible pour les yeux de Braque que les laisser s'habituer. Malraux s'est placé derrière le fauteuil de Braque et ne bronche pas. " Georges Braque, une, deuxième fois!". A nouveau Braque et secoué par une toux déchirante. Si Malraux quitte le fauteuil, nous n'aurons plus qu'à partir. La même voix dans l'assistance: " C'est une honte, cette télé!".

AS imagine déjà le protestataire écrivant à la direction de l'ORTF:

" Alors de deux choses l'une: ou une interview de Georges Braque sera passée sur l'antenne et Pierre Sabbagh25 traitera de pauvre type le signataire de la lettre; ou je n'aurai pas d'interview et je serai le pauvre type. Tout est permis. Sauf de revenir bredouille. C'est une vieille règle de la presse".

Finalement Braque retrouve son calme, se prête à l'entretien avec la complicité de Malraux:

" Philippe Blanc du cabinet de Malraux me dit: " Le ministre est enchanté". Cela se voit au point que le protestataire est d'un seul coup proscrit. Cet homme de musée n'a pas compris l'importance que Malraux attache à la télévision".

On retrouve le ministre de la Culture dans une autre anecdote, en septembre 1964 26: AS a prévu de l'interviewer à l'occasion de la réalisation du plafond de l'Opéra par Chagall; l'entretien doit se passer dans la grande salle même de l'Opéra, ce qui constitue une prouesse technique ( il faut tirer des kilomètres de câbles); en fait Malraux arrive au rendez vous avec Pompidou et propose qu'on interroge le premier ministre; AS s'exécute et le tournage se passe bien; pourtant le journaliste se voit imposer peu après, à la demande du cabinet du premier ministre, un nouvel enregistrement de Pompidou; dans un bureau de Matignon, ce dernier reprend mot à mot son commentaire. Pourquoi ce "remake"? Marie France Garaud s'était fait passer la bande-son de l'entretien et avait trouvé Pompidou trop désinvolte.

" Je lui fais remarquer que, pour important que soit le plafond de l'Opéra, ce n'est tout de même pas un sujet à gros risques politiques. Les céréaliers, betteraviers et autres sidérurgistes s'y intéressent peu, bien que je le regrette. Elle me répond: " Il n'y a rien pour un homme politique qui ne soit important". Rue Cognacq-Jay, je compare les deux enregistrements. Il est vrai que dans le premier, Pompidou laissait percer un amusement qui aurait pu être interprété comme étant de l'ironie alors que dans le second, il n'y a qu'admiration".

AS évoque volontiers de grandes figures de l'ORTF; c'est le cas de Léon Zitrone; les deux hommes ont connu un peu le même périple; tous deux viennent de la radio et débarquent dans une télévision balbutiante; AS reconnaît ses qualités, sa mémoire prodigieuse par exemple, mais il estime que Zitrone est resté un homme de radio ( à la différence d'un Claude Darget, dit-il, qui lui savait s'effacer devant l'image). AS brosse ce portrait de Zitrone27

" La veille du jour où il allait débuter à la télévision, et alors qu'il travaillait encore à la radio, il m'a annoncé entre deux enregistrements qu'on allait assister à une carrière comme on n'en avait encore jamais vue. Je ne fus pleinement conscient de ce qu'il avait voulu me faire comprendre que lorsqu'on le vit sur la couverture d'une publication hebdomadaire à grand tirage près du favori de je ne sais quelle compétition hippique."

Zitrone apparaissait coiffé d'un chapeau haut de forme gris clair à ruban foncé, comme pour le derby d'Epsom. Tout le monde savait l'intérêt qu'il portait aux courses; pourtant il était terrorisé par les chevaux! Pour AS, le fait qu'il pose si près d'un tel animal était une preuve de ce qu'il se disposait à faire pour assurer sa gloire:

"La règle généralement observée est de ne pas faire parler de soi pour pouvoir parler de tout. Zitrone a inversé l'ordre: il fait parler de lui pour pouvoir parler de tout".

On retrouve dans le Journal d'autres allusions à Zitrone; en 1977, par exemple, ce dernier "couvre" l'inauguration du Centre Pompidou. VGE est circonspect, Zitrone le sent. Il glisse dans son commentaire: " Je ne sais pas si c'est beau ou si c'est laid mais c'est considérable!". Et AS ajoute:

" Considérable Léon dont le nom aujourd'hui connu de neuf Français sur dix sera oublié de sept sur dix un an après sa mise à la retraite. Comme il en sera de nous tous, gens de télévision".

 

3. Un rêve de télé-art

" La télévision est une forme d'art à domicile et c'est vers ce point qu'il faut aller": cette expression dit assez l'ambition d'AS.

Cet homme de radio passé à la télévision sait éviter l'écueil sur lequel butent de nombreux journalistes de sa génération, le bavardage et la sous-estimation de la dimension proprement (télé)visuelle; sans doute parce qu'il est peintre, il comprend tout de suite l'enjeu de l'image, et le respect qu'on lui doit. Il écrit même:

"A la limite, j'aurai rêvé faire de la télévision muette"28.

Sur la fin de sa vie, il se souvient du soin accordé à cette mise en scène de l'image:

" Pour jouer avec les images, il m'en fallait qui soient explicatives, servent de contrepoint, de faire valoir ou de repoussoir. Il convenait de les rythmer afin que le propos soit ressenti plus que vu ou entendu. D'où les mouvements de caméra, plans fixes, fondus enchaînés, plans séquences, etc...Pas un tournage sur 1000 où je n'ai pensé au plan d'introduction et de conclusion, aux plans signifiants et aux plans de complément".

L'homme est d'abord un praticien de la télé. Il va cependant se livrer à une réflexion sur son métier, en esquisser une sorte de théorie lors d'un exposé en 1969 devant l'Institut. L'Académie des Beaux Arts lui a en effet demandé de plancher sur "l'art à la télévision"; mais il reformule ainsi l'intitulé de la conférence: " De la télévision considérée comme un des beaux arts".29 La communication est présentée à la séance du 12 mars (1969); elle est filmée par un jeune cameraman et remarquée par la presse.30

Il entame ainsi l'exposé:

"La vocation de la télévision est de satisfaire les besoins du public en matière d'information, d'éducation, de culture, de distraction".

Saulnier s'interroge sur la définition de la télévision: est-elle théâtre, amphithéâtre, cirque, musée imaginaire, moyen d'information, de culture, de distraction? Il plaide pour une télévision " multidimensionnelle, pluridisciplinaire et multiforme". Ce moyen d'expression, souligne-t-il, met en jeu l'image, la parole, le son; c'est une oeuvre d'art originale: toute comparaison avec le théâtre, la peinture, le cinéma n'est que partiellement vraie. Toute émission, même d'information, entraîne un jugement esthétique.

" Qu'il s'agisse de rythmes, de lignes, de surfaces, de volumes, de valeurs, de couleurs assemblées en un espace donné - cet espace étant en l'occurrence l'écran- il s'agit d'esthétique. Or l'esthétique, a dit Gorki, c'est l'éthique de demain".

Il donne cet exemple: des millions de téléspectateurs ont vu les premières images de la Lune; ils ont déclaré: " C'est peut-être intéressant mais ce n'est pas très joli". Il poursuit: "Grâce à la télévision l'art est déjà sur la Lune". Demain, pense-t-il, on ne se contentera pas de n'importe quelles images de l'astre des nuits: on exigera des vues soignées, des cadrages étudiés. " Le propre de la télévision, c'est l'art compris en tant que perfection de l'expression visuelle, sonore et parlée".

Adam Saulnier pressent que la télévision est appelée à changer. Il a ces formules fortes:

" La télévision est très jeune. Les actualités télévisées n'ont pas encore l'âge de la majorité. Cependant, déjà, la télévision se trouve placée entre deux risques. Soit demeurer dans les temps médiévaux avec tout ce que cela comprend d'étrange beauté, de possibilités interprétatives, de vérités multiples. Et pour la servir une écriture à la recherche de formules. Soit espérer en la venue d'une Renaissance et puis d'un classicisme y compris l'éventualité d'un nouveau Malherbe, puis d'un nouveau Boileau. La télévision trouverait peut-être là ses lettres de noblesse mais y trouverait en même temps ses lettres de créance".

Il conclut par cette proposition audacieuse:

" La télévision ne peut être que la télévision comprise en tant que défense de la vie. Demain sera peut-être le jour où, la télévision succédant aux temps de la métamorphose des dieux, on assistera à la métamorphose des hommes".

C'est le discours de haute ambition d'un homme en pleine activité, en pleine rêverie aussi; mais le rêve passe; une dizaine d'années plus tard, retraité, il porte un regard plus mesuré sur son travail; s'imposant une relecture de ses émissions, il conclut sur un ton nettement moins lyrique:

"...je n'ai vu ce qui était montré qu'à la manière dont on voit les poissons dans un bocal".

Devant le poste, dit-il, il manquera toujours l'échange avec l'oeuvre et le créateur; le téléspectateur demeure statique; la télévision peut éveiller l'intérêt mais ne peut se substituer à la connaissance sensible.

Concluons ce chapitre avec une précision anecdotique mais significative: A. Saulnier s'est longtemps opposé à la présence d'un téléviseur au domicile familial. Il ne cessait de répéter que cela pouvait nuire à l’éducation des enfants. Finalement, en mai 1968, il se décide à louer un appareil. Histoire de suivre en direct ´  les événements ª. Mais la famille n’a guère l’occasion d’en profiter : la grève éclate à l’ORTF. Elle se contentera de contempler la mire.

 

4. Mai 1968

Adam Saulnier est un des acteurs importants de mai 1968 à l'ORTF. Cet homme est engagé dans les batailles de son temps. Ce n'est pas pour autant un partisan. Jeune homme, proche de l'extrême gauche, il collabore à une revue radicale mais indépendante du PC31. Durant la guerre puis à la Libération, il adopte une posture gaullienne. Journaliste de radio, il adhère à FO à la fin des années quarante. Avec probablement une forte sympathie pour la Sfio.

" Je suis classé de gauche. C'est vrai si être de gauche, c'est être prêt à se battre pour le droit qu'ont les autres à n'être point de votre avis"32

On l'imagine proche d'un homme comme Malraux, qu'il est amené à rencontrer régulièrement.

En 1968, il se trouve être un des journalistes les plus anciens, les plus respectés de la jeune ORTF. Quand éclate le mouvement étudiant à Saint Michel, il témoigne d'un intérêt soutenu pour cette lutte. Comme citoyen, et comme père: il se soucie en effet du sort de sa fille Donatella, plongée dans le tourbillon des "événements".

Fin mai, la tension monte à la télévision. AS est de toutes les Assemblées générales de journalistes. Acteur et observateur, il consigne ses impressions dans son journal; ainsi, de la réunion du 26 mai, il retient:

" Debout face à l'assistance, Claude Darget tourne et retourne sa veste pendant les prises de parole"33.

Un comité de dix journalistes est élu, à la fois pour proposer des réformes et "éviter la grève". Il s'agit de François de Closet, Emmanuel de la Taille, Brigitte Friang, Mario Beunat, Jean Pierre Delanoy, Michel Honorin, Jean Lanzi, Charlie Meunier, Frédéric Pottecher et lui même, Adam Saulnier.

A la date du 27 mai, il note:

"Chevaux légers de la révolution, les "dix" se démènent comme cent. Doyen d'âge, je préside l'Assemblée Générale Permanente dans un studio de la rue Cognacq-Jay. Décor et lumières font penser au "Docteur Calligari" et au "Cuirassé Potemkine". Les journalistes de la télévision sont des gens de spectacle. Le surprenant, c'est qu'ils s'en défendent"34

Juché sur un perchoir, il mène les débats, distribue la parole. Dans son journal, il s'étonne de la liberté de ton qui règne alors, plus exactement de la vivacité des mots, loin de toute langue de bois. L'expérience en même temps est déroutante:

" Je suis un marin privé de boussole, de compas et de sextant".

De Gaulle s'étant adressé à la nation, les grévistes demandent qu'un droit de réponse soit accordé à l'opposition, politique ou syndicale. Déjà des interviews de personnalités sont enregistrés en ce sens. A. Saulnier interroge G. Defferre. Mais la direction de l'ORTF refuse de passer ces séquences. En réaction, la grève est votée.

" On parle de grève sauvage. Cela m'inquiète".

A la date du 30 mai, il évoque Raoul Sangla qui préside les débats " dans le rôle du bon shérif"; il s’agit en l’occurrence des débats du ´ Parlement des 15 000 salariés de l’ORTF que Sangla dirige au studio 112, réquisitionné par l’Intersyndicale.35

Cette grève est qualifiée en permanence de "grève politique"; AS réagit:

" Je n'ai pas connu une seule de nos grèves qui n'ait été qualifiée de politique.(...) Cette fois, c'est vrai. Mais au sens large".

Car ce qui est en cause, c'est tout à la fois la politique de l'information, de la culture, des variétés, du sport, des loisirs, de la connaissance, qui exigent une "reconsidération générale de l'entreprise". Il ajoute:

" Jamais grévistes n'ont tant travaillé. L'intersyndicale est le centre auquel se rattachent des cellules bruissantes d'idées. Mille propositions sont rédigées et votées".

Au 13 juin, AS rapporte:

" Des slogans fleurissent sur les murs de Paris (...). Les murs de la Maison de la Radio ne sont pas en reste: " Studio 109, studio sang neuf" ( C'est au studio 109 que se tiennent les A.G.); " L'émotion tue les motions, les motions tuent l'émotion".

La grève à l'ORTF va durer. AS en dresse ce bilan au 15 août 1968:

" Aucune catégorie professionnelle n'est restée plus longtemps en grève que les journalistes.(...)Les "Dix", élus pour l'obtention de réformes fondamentales sans recours à la grève, n'ont plus eu qu'à attendre le jour où, d'un scrutin devenu quotidien, sorte une majorité favorable à la reprise du travail. Des camarades ne retrouveront pas leur emploi. Ce sera injuste. Nous avons perdu. Mais certaines de nos propositions seront reprises un jour."

Trésorier de l'Union des Journalistes de Télévision (UJT), AS se retrouve, durant la grève, au coeur de tout un réseau de solidarité financière; soigneux, il a conservé les archives de cette période. Plusieurs cahiers détaillent les mouvements de fonds, qu'il s'agisse de dons (versements de journalistes à la caisse commune) ou de prêts ( chèques d'entraide du collectif à certains journalistes en difficulté). Les chèques sont en règle générale de l'ordre de la centaine de francs; il est indiqué qu'une journée de grève pourrait être indemnisée au niveau de 65 francs. L'ensemble des mouvements est de la hauteur de 40 000 francs.

La liste, précise, signée, va de Abouchar Jacques36 à Zitrone Léon, en passant par Bernadac, Chapatte, François de Closet, Courderc, Claude Darget, Emmanuel de la Taille, Michel Drucker, Jean Lanzi, Francois Loncle, Frédérique Pottecher, Maurice Séveno, Raoul Sangla, Marcel Trillat.

Des fiches de l'ORTF permettent de distinguer les différents services ( actualités télévisées; service des sports; journal de Paris), les différents statuts; le nombre total de personnes concernées, 166, soit 121 contractuels et 45 pigistes.

 

5. Un beau fonds

AS, on l'a dit, est un méticuleux; ses archives l'attestent. Ce fonds a été conservé en l'état par la famille ( Donatella et Emmanuel Saulnier). Il s'agit d'une abondante documentation, de six à sept mètres linéaires.

La pièce maîtresse est sans aucun doute son journal de bord. Comme AS n'en finissait pas de réécrire ses textes, il existe plusieurs versions de ce "journal", sous forme de manuscrits, de tapuscrit. Nous avons retenu ici la version la plus élaborée, un tapuscrit de 181 pages intitulé " L'oeil et la bouche". Ce journal court sur la période 1948 (décembre)/ 1981 (novembre).

Il s'agit très certainement de la synthèse de ces trois cahiers noirs qu'il évoque dans un entretien à Télé 7 jours en 1967 et où il notait, dit-il, 1: la liste des tournages; 2: les personnalités rencontrées; 3: les galeries et musées visités.

Ce journal était-il destiné à la publication? Le fait est qu'AS a une belle plume et rêve d'écrire: on trouve ainsi dans ce fonds plusieurs autres manuscrits non publiés, comme "La cour du Louvre" ou "Les fleurs du Baïkal", des fictions; "Paris ville d'Alesia", 25 feuillets, datés de décembre 1948, évoque les figures de peintres de Montparnasse qu'AS côtoya avant guerre.

Plusieurs autres dossiers s'avèrent très utiles.

AS a par exemple conservé l'essentiel de la documentation avec laquelle il confectionnait sa chronique dominicale, Les expositions; dans autant de chemises que d'émissions, on trouve peu de commentaires écrits mais beaucoup d'illustrations, de photographies d'art, d'images avec des indications techniques précises ( cadrage, etc...) qui montrent le soin artisanal accordé à la réalisation de ces émissions.

Sur le mouvement syndical en 1968 à l'ORTF, on dispose du dossier déjà cité intitulé " UJT (Union Journalistes Télévision). Grande grève 1968". Avec notamment les listes des chèques ( au Crédit Lyonnais), celles des souscripteurs ( avec colonnes des dons et des prêts).

D'autres dossiers ont trait à des périodes ou des thèmes plus précis (guerre, salaires, iconographie, coupures de presse sur ses émissions ou ses expositions).

 

Notes and references

1. On retrouve un peu cette ambivalence chez ses enfants; sa fille Donatella, écrivain et critique littéraire, occupe un poste de responsabilité à la Maison des Ecrivains; Emmanuel, son fils, sculpteur, est également enseignant et inspecteur des Beaux Arts.

2. "L'oeil et la bouche" (décembre 1948/ novembre 1981), p. 88.

3. Sud-Ouest, décembre 1969.

4. BCRA: Bureau Central de Renseignement et d’Action.

5. Média des autorités américaines.

6. Une série consacrée au délitement du patrimoine immobilierr parisien, intitulée "Les dossiers noirs de la Ville lumière".

7. Télé 7 jours, 29 juillet 1967

8. Ce changement d'affectation et d'horaire est-il à mettre sur le compte des séquelles de mai 1968? Certains de ses familiers le pensent.

9. Etrangement, ce passage à la télévision en couleur ne semble pas lui avoir posé de problèmes particuliers. Ni crainte, ni attente.

10. "L'oeil...", pp.138-139

11. Ce chiffre lui importe; dès 1966, il se fixe l'objectif, dans son journal de bord, d'atteindre 1000 émissions puis de démissionner! En avril 1973, il dénombre 740 émissions, 944 en 1981 – y compris les séquences pour le Journal Télévisé

12. "L'oeil...", p. 159; il avait, dit-on, un peu la voix de Max-Pol Fouchet

13. Dans ses archives figure une revue de presse, de 21 pages, regroupant des articles et des courriers de lecteurs enthousiastes (période 1960/1968)

14. "L'oeil...", p.172

15. Voir le dossier de presse dans ses archives.

16. Sud Ouest, décembre 1969.

17. "L'oeil..", p.168

18. "L'oeil...", p.170. Une telle chronique restera largement sans suite; on peut cependant trouver une certaine filiation avec le magazine ´ Métropolis ª ou la série "Ubeck" sur la chaîne Arte.

19. Août 1965

20. Le moins qu'on puisse écrire est qu'il ne reste plus grand chose pour la vie de famille...

21. Voir annexes

22. AS mentionne volontiers dans ses interviews l'existence de ces "Cahiers", six ou sept, dit-il; il donne leur nombre, leur contenu.

23. "L'oeil...", p.169. Il raconte cette anecdote en septembre 1981.

24. "L'oeil...", p. 37

25. Il dirige le JT.

26. "L'oeil...", pp. 53-54

27. "L'oeil...", pp.55-57. Ce texte est d'avril 1966.

28. "L'oeil...", p.170

29. De la télévision considérée comme un des beaux arts, communication à la séance du 12 mars 1969, Académie des Beaux Arts, Institut de France, 1970, 13 p.

30. Voir l'article de Michel Mouriet dans Les Nouvelles Littéraires du 27 mars 1969.

31. "Mon camarade"

32. "L'oeil...", p.71

33. "L'oeil...", p.73

34. "L'oeil...", p.73

35. Ce ´ parlement ª était constitué par une cinquantaine de délégués de chacun des syndicats de l’ORTF, des ´ laveurs de carreaux et femmes de ménage ª aux réalisateurs, administratifs, techniciens, etc…Dans une correspondance (28 juin 2002), Raoul Sangla nous rappelle que le syndicat des ´ laveurs ª fit parvenir une motion de soutien où figuraient deux revendications : un ´ bleu ª supplémentaire; l’objectivité de l’information à l’ORTF.

36. Qui sera une dizaine d’années plus tard pris en otage en Afghanistan (?).