1981 : Des journalistes communistes à la radio-télévision française

Gérard Streiff

La présence de journalistes communistes à la radio-télévision française au début des années quatre-vingt fut l'enjeu alors d'épiques polémiques politiques. Cette question pourtant ne fit par la suite, à notre connaissance, l'objet d'aucune étude historique. L'article ci-joint se propose donc de défricher ce terrain. A l'origine, il s'agissait d'un exposé présenté au cours du séminaire 'Histoire et audiovisuel', dans le cadre du Cycle supérieur d'histoire du XXe siècle de l'Institut d'Etudes Politiques de Paris. Jean-Noël Jeanneney, assisté d'Agnès Chauveau et de Cécile Méadel, dirige ce séminaire depuis 1975. Il a d'ailleurs publié les quinze leçons professées en 1991-1992 sous le titre 'Une histoire des médias. Des origines à nos jours' aux éditions du Seuil.

La présente étude, nourrie des excellentes archives découvertes et commentées par Agnès Chauveau dans sa thèse sur l''Histoire de la Haute Autorité de la Communication Audiovisuelle', publiée par la suite aux 'Presses de Sciences Po', repose sur une série d'entretiens, soit avec des 'politiques' qui furent associés au processus de nomination des journalistes, comme Georges Marchais, secrétaire général du PCF (rencontré le 4/4/1997) ou Jacques Bidou, collaborateur de Pierre Juquin, responsable du secteur 'Médias' au PCF (19/4/1997); soit avec des journalistes, comme Francis Crémieux, de France Culture (22/3/1997), Marcel Trillat, d'Antenne 2 (21/3/1997), Roland Passevant, de TF1 (3/4/1997) ou François Salvaing, également de TF1 (15/1/1997); soit avec des proches des protagonistes, telle Anne de Beer, fille du co-producteur - avec F. Crémeux - de l'émission 'Le monde contemporain' (10/4/1997).

1) Une revendication ancienne : bref survol

Libération et guerre froide

Après la Libération, on trouve des journalistes communistes à la radio d'Etat.(1) Le plus connu, sans doute, est Francis Crémieux. 'Le monde des journalistes de la radio, dit-il, est alors partagé entre gens de Londres, d'Alger et de la Résistance intérieure'.(2) Lui-même vient du groupe 'Combat'. Il tient d'ailleurs une rubrique 'Radio' dans la revue mensuelle de Pierre Seghers, 'Poésie' (1947), et un peu plus tard (1949) dans 'La Nouvelle Critique'. A l'aube de la guerre froide, souligne Agnès Chauveau, l'ingérence du politique coûte cher à de nombreux journalistes.(3) Francis Crémieux est révoqué en novembre 1948 de la rédaction en chef du 'Journal parlé'. Alors même que se déroulait la grève des mineurs du Nord-Pas de Calais, il réalisait une émission anniversaire sur la lutte de cette corporation, en 1941, pendant l'occupation nazie. Quelques jours auparavant, il est vrai, le Président Vincent Auriol avait demandé au Président du Conseil, Queuille, 'd'éliminer de la radio les communistes qui dirigent tout le Journal parlé'.(4)

'Ici ce soir en France'

Evincé de la radio, le PCF décide de créer une émission radiophonique qui va être retransmise par des stations situées dans les pays de l'Est (Tchécoslovaquie, Pologne, Hongrie, Roumanie). Il s'agit d'une émission quotidienne, dont la réception n'est pas toujours d'une netteté absolue et dont les moyens relèvent de l'artisanat. Ceux qui ont participé à la réalisation de cette radio de propagande en conservent le souvenir d'un aimable 'bricolage'. Dans ce petit groupe de journalistes, on trouve René Andrieu, futur rédacteur en chef de l'Humanité, André Carrel, qui sera rédacteur en chef de l'Humanité Dimanche, Jean Le Lagadec, responsable ensuite de la rubrique 'Politique Intérieure' de l'Humanité, Lucien Barnier, qui deviendra un chroniqueur scientifique reconnu et Francis Crémieux. René Andrieu considère cette émission, intitulée 'Ici ce soir en France' comme 'un droit de réponse légitime du PCF face au boycott de la radio d'Etat'.(5) Son taux d'écoute est difficile à évaluer. L'émission était annoncée dans les colonnes de l'Humanité; un abondant courrier parvenait à son adresse parisienne et une des chroniques les plus importantes était précisément celle du courrier. Au programme figuraient des interviews de dirigeants communistes et du Mouvement de la paix; des reportages; une rubrique littéraire animée par Martine Monod et l'écrivain Pierre Gamarra; une rubrique cinéma avec Georges Sadoul; le cycle des Mémoires de Marcel Cachin. Eluard participa à une émission de poésie; des comédiens, des musiciens, comme Jean Wiener, étaient de la partie. Des montages radiophoniques furent mis au point, le plus fameux étant une réalisation de Vladimir Pozner, 'Qui a tué Ho Burrel?', sur le maccarthysme aux USA. Née au début des années cinquante, cette radio cesse d'émettre en 1955, notamment à la suite d'un accord international mettant fin à la guerre des radios de la guerre froide.

La Ve République

Le régime n'est pas plus tendre avec les journalistes communistes. Certes, Francis Crémieux réintègre la radio et anime, à partir de 1966, avec Jean de Beer, un gaulliste, une émission sur France Culture, 'Le monde contemporain', faisant 'la preuve qu'il était possible de résister aux pressions' estime Mme de Beer qui a consacré une thèse de sociologie à cette émission.(6) Certes des réalisateurs communistes, dont les noms sont associés à 'l'âge d'or de la télévision culturelle', Stellio Lorenzi, Maurice Failevic, Raoul Sangla, Jacques Krier, Paul Seban, Jean Pierre Marchand, Marcel Bluwal (Daniel Karlin est de la génération suivante), produisent des téléfilms fameux, non sans difficulté parfois. Mais à deux reprises, en 1968 avec le Général de Gaulle, en 1974, sous Giscard d'Estaing, deux vagues de licenciements éliminent à peu près tous les journalistes de cette sensibilité. Ils figurent parmi les 64 journalistes (et 30 pigistes) concernés en 1968, puis parmi les 274 journalistes (et 50 mises à la retraite) écartés en 1974. Lors d'une conférence de presse en 1981, François Mitterrand estime que de 1968 à 1980, plus de 500 journalistes - syndicalistes, socialistes, communistes- ont été licenciés ou écartés.

Dès 1970, le PCF dépose à l'Assemblée nationale un projet de loi concernant le statut de l'ORTF. 'C'est la seule force politique d'opposition qui a un projet défini et cohérent pour la radio-télévision' note Agnès Chauveau.(7) En 1971, dans son programme, il met l'accent sur 'la démocratisation des moyens modernes d'information et de diffusion': création d'une société nationale de la radio et de la télévision, meilleure élaboration des programmes, part essentielle aux créations, place de la création contemporaine, droit des auteurs des émissions radio-télévisées. Deux ans plus tard, le programme commun de la gauche reprend ces orientations, et se propose d'oeuvrer pour 'le droit d'expression des courants d'opinion' et contre 'la censure'.(8) La question du pluralisme à la télévision devient une des grandes questions du débat politique de ces années 70; les partis de gauche mettent sur pied un 'Comité de vigilance' présidée par Edmonde Charles-Roux.

Giscard d'Estaing affiche un temps une certaine volonté d'ouverture. Les faits ne suivent pas. Interrogé par Claude Cabanes lors d'une conférence de presse en 1978, il assure qu'il n'y a pas 'd'interdits professionnels' à la télévision et si d'aventure il en connaissait, il ne manquerait pas de régler ces questions. Le PCF le prend au mot et dépose une série de candidatures de journalistes pour intégrer les chaînes: Martine Monod, Marcel Trillat, Roger Pourteau et François Salvaing. L'affaire n'aura pas de suite.

2) 1981 : un mouvement limité

L'élection de 1981 suscite un formidable espoir de libéralisation. Les communistes demandent le respect du pluralisme dans les médias et y revendiquent leur place. L'intégration de journalistes de cette sensibilité passent par plusieurs canaux.

Réintégrations

S'opèrent dans un premier temps la réintégration des licenciés, le rétablissement des rétrogradés dans leur titre, l'embauche des pigistes. C'est à dire le retour des professionnels. C'est le cas à la radio par exemple de Francis Crémieux qui retrouve son titre (perdu en 1948) de rédacteur en chef et les avantages afférents mais pas les prérogatives de la fonction. C'est le cas à la télévision de Marcel Trillat. Pigiste à l'émission 'Cinq colonnes à la Une', il avait été sanctionné en 1968. Il va ensuite collaborer à la mise sur pied de la radio libre 'Lorraine Coeur d'Acier' et travailler pour la maison de production de Pierre Desgraupes. Quand ce dernier est nommé responsable de la Deuxième chaîne par Pierre Mauroy, il fait naturellement appel à Trillat. Celui-ci se retrouve chef du service société.

Embauches négociées

Outre ces retours 'naturels' d'anciens du secteur public, le PCF revendique l'embauche de nouveaux journalistes. Cela sera l'objet d'assez longues négociations. 'Il peut paraître singulier, voire contestable d'exiger des embauches sur la base d'étiquette politique', note Jacques Bidou (9), 'mais en fait la situation en 1981 est tout à fait anormale dans la mesure où un ostracisme radical avait écarté la sensibilité communiste des rédactions; il fallait surmonter cette injustice chronique par des mesures appropriées'. Le principe en est accepté par la direction socialiste. Il y aura donc négociations. Elles vont durer de l'automne 1981 à l'automne 1982. Il s'agira de négociations serrées, c'est à dire qu'à la détermination du PCF de voir nommés des journalistes répond une certaine inertie du PS. Les négociations se passent à plusieurs niveaux. Elles sont évoquées entre Georges Marchais et François Mitterrand; Pierre Mauroy, assisté de Jérôme Clément d'un côté, Georges Marchais et Pierre Juquin de l'autre débattent des grandes lignes; Pierre Juquin et Jacques Bidou gèrent le quotidien avec le ministre Fillioud et son équipe. 'Chaque nom est arraché plutôt que concédé' (Jacques Bidou). Ces débats s'inscrivent dans le cadre des discussions politiques globales de l'heure. C'est ainsi que seront nommés par exemple à TF1 François Salvaing, rédacteur en chef adjoint, Roland Passevant, Jean-Luc Mano, Victoria Llanso; Jean Charles Eleb ou Michel Naudy, responsable du service politique, sur FR3.

Combien sont-ils au total? S'il est possible d'identifier aisément une quinzaine de cas dans les rédactions des trois chaînes, les noms les plus médiatiques que nous retrouverons dans la prosopographie, Jacques Bidou parle d'une cinquantaine de cas (59 au total) pour les trois chaînes, Radio France et les radios et chaînes locales. Ce chiffre, s'il est avéré, est somme toute limité. Si l'on évalue à 1400 environ le nombre total de journalistes du secteur public alors (ordre de grandeur: 200 à TF1, 220 à A2, 560 à FR3, 400 à Radio France), il s'agirait de moins de 5% de l'ensemble des journalistes. Il n'empêche qu'une campagne de presse vigoureuse, et tout à fait disproportionnée, menée notamment par la droite et ses journaux, dramatise l'enjeu, crie à l'entrisme et au noyautage.

Directions de sociétés et postes significatifs de responsabilité

Le PCF a-t-il revendiqué une - ou des - direction(s) de société de programme? Les témoignages sont contradictoires. Faisant écho aux propos (ou aux archives) des proches du ministre Fillioud, de Michèle Cotta, dans son ouvrage Les miroirs de Jupiter, voire de Pierre Juquin, Agnès Chauveau montre qu'il a été question d'une certaine insistance communiste pour nommer un président de cette sensibilité à Radio France.(10) Francis Crémieux va dans le même sens. Selon lui, P. Juquin était porteur de son nom pour la direction de Radio-France: 'G. Marchais en a parlé avec François Mitterrand qui aurait répondu : on va voir...'.(11) Mais Georges Marchais oppose un complet démenti: 'Je n'ai jamais revendiqué de direction de société. Pour une raison bien simple: se fixer un tel objectif n'aurait pas été raisonnable'. Et Jacques Bidou, adjoint de P. Juquin, estime également que ce n'était pas à l'ordre du jour. Pourquoi ces propos contradictoires ? une mémoire défaillante de certains acteurs ? une démarche personnelle de Pierre Juquin ? (Les responsables communistes de l'époque ont plus que des nuances entre eux en effet et Pierre Juquin se démarquera de plus en plus nettement par la suite des orientations du PCF.) Probablement qu'il y a eu plusieurs étapes - et niveaux d'échanges- dans cette affaire. Tout se passe comme si la direction du PCF, dès l'été 1981, 'tâte le terrain', mesure qu'il est irréaliste d'avancer une proposition de direction, abandonne cette idée mais souhaite tout à la fois être consulté sur les nominations en cours (ce sera parfois le cas) et voir des journalistes communistes en place accéder à des postes de responsabilité au sein des chaînes et dans des organismes comme la SFP, l'INA...

Ce sera notamment le cas avec la nomination à la Haute Autorité du réalisateur communiste Daniel Karlin, auteur de plusieurs séries remarquées (en collaboration avec le psychiatre Tony Lainé) sur la folie par exemple. Le PCF avait présenté en fait une double candidature: celle de l'écrivain André Stil et celle de Daniel Karlin. Le nom de ce dernier est d'autant plus volontiers retenu qu'il avait la réputation d'une certaine 'indépendance d'esprit' et qu'il était, discrètement, appuyé par Pierre Juquin.

3) Un rendez-vous manqué

De manière générale l'intégration des journalistes communistes à la radio-télévision s'avère plutôt difficile, même si la situation varie beaucoup d'un individu à un autre, nous le verrons dans la prosopographie. Ils se heurtent à trois séries d'obstacles aux effets cumulatifs.

La déontologie

Une question lancinante leur est implicitement posée: comment peut-on être journaliste, journaliste de service public de surcroît, et communiste ? Peu ou prou d'ailleurs cette question pourrait s'adresser aux journalistes de toutes sensibilités. Il semble qu'il y ait eu, en 1981, plusieurs manière d'y répondre.

Premier cas de figure: communiste d'abord. Certains journalistes semblent entrer à la télévision comme s'ils allaient 'au front' (une expression utilisée par l'un d'eux); ils se voient plus ou moins porteurs d'un message, appréhendent le milieu journalistique comme fondamentalement hostile. Dans son livre de souvenirs, Roland Passevant écrit :' ou bien nous abandonnions notre sensibilité, notre dignité; sous le fallacieux prétexte d'objectivité professionnelle nous devions plier sous le courant; ou bien nous affirmions notre existence'.(12)

Deuxième cas de figure: communiste? connais pas. Michèle Cotta par exemple, dans Les miroirs de Jupiter, semble conseiller aux nouveaux venus d'oublier leur itinéraire pour prétendre être de bons journalistes: 'L'arrivée de journalistes communistes n'arrange pas nos affaires, même s'ils se comptent sur les doigts d'une seule main. Il faut dire que nous attendions d'eux qu'ils se fondent dans la tonalité générale de l'antenne'. Un peu dans le même ordre d'idées, Cotta définit ainsi son attitude à l'égard du réalisateur communiste Daniel Karlin, lors de l'arrivée de ce dernier à la H.A.C.A.: 'un zeste d'exaspération envers le vilain petit canard - le plus jeune de la bande- qui ne s'amusait pas des mêmes jouets que nous et qui risquait à tout moment de faire s'effondrer nos châteaux de sable'.(13)

Troisième cas de figure: journaliste d'abord, et en même temps journaliste différent. Telle est la conception par exemple de Marcel Trillat: 'Journaliste ou communiste? D'abord journaliste. Celui-ci n'a pas à faire état de ses sympathies. En même temps il n'est pas neutre, dans la manière de choisir le sujet, de le traiter. Il est bon qu'il y ait dans les rédactions des gens de différentes convictions. Cela ne veut pas dire des ennemis mais cela crée une émulation. C'est enrichissant. A condition de ne pas se comporter en porte parole de parti, en militant la caméra au poing, faisant passer les intérêts de ses amis politiques avant les orientations de la rédaction. Cela est valable pour tous. Sinon on travaille dans un journal politique. Mais il en va autrement dans un service public. C'est un défi que d'intégrer des journalistes de gauche dans une rédaction, ce n'est pas une catastrophe. Les journalistes communistes doivent être plus sourcilleux que d'autres sur leur indépendance'.(14)

Le climat politique

En ces années de vive tension politique, ces journalistes sont à la croisée de pressions et d'aspirations contradictoires. Les électeurs communistes attendent beaucoup, trop?, des changements en cours, y compris dans l'audiovisuel. L'espoir de voir s'installer une radio-télé pluraliste est vif. Un sondage, de 1982, cité par Agnès Chauveau, indique que lors de la création de la H.A.C.A., c'est l'électorat communiste qui témoigne de la confiance la plus forte en cet organisme. L'attente du PCF à l'égard des journalistes concernés n'est pas moindre. Or dans le même temps ceux-ci rencontrent parfois une réelle difficulté à prendre normalement leur place. L'opposition de droite mène une lancinante campagne contre l''entrisme rouge' qui vise sans doute tout autant à intimider les nouveaux arrivants qu'à leur compliquer la vie avec le pouvoir socialiste. Celui-ci, on l'a vu, déjà réticent au départ sur la question des nominations, tendra à adopter une attitude distante assez tôt. Et il est significatif que le premier accroc qui va être porté au contrat entre le PC et le PS, dès le printemps 1982, porte sur la question de l'audiovisuel. En effet, en avril, est débattue la loi sur l'audiovisuel. Insatisfait du projet, P. Juquin fait savoir au ministre Fillioud que son parti pourrait s'abstenir pour la première fois depuis 1981. Dans une note de Fillioud à Mitterrand du 17 avril, citée par Agnès Chauveau, le ministre indique : 'Il n'est pas sûr que l'abstention des communistes sur un texte de cette nature ne soit pas politiquement une bonne chose vis-à-vis de l'opinion. Je pense, pour ma part, que l'on peut courir ce risque sans danger'.(15)

Tensions au sein du PCF

Dernier obstacle, et ce n'est pas le moindre: les tensions internes au PCF qui vont s'aiguiser au fil de ces années affectent tout particulièrement ces journalistes. Comme communistes, ils vivent difficilement la crise des pays de l'Est (séquelles des affaires polonaise et afghane notamment), les difficultés au sein de la majorité gouvernementale et ce que l'on appellera plus tard 'la perte des repères'. Comme intellectuels, placés au coeur de la bataille d'idées, ils gardent parfois vives les traces du contentieux avec le parti né à la fin des années soixante-dix. Comme journalistes, ils ont de plus en plus le sentiment d'un décalage croissant entre la 'ligne' officielle du PCF et l'interprétation qu'en donne celui qui est alors chargé du dossier 'Médias' au PCF, Pierre Juquin, lequel va entrer bientôt en dissidence ouverte avec son propre parti.

5) Prosopographie : cinq itinéraires

Cette course d'obstacles est telle que bien peu de ces journalistes entrés à la radio-télévision à partir de 1981 en sortiront indemnes. La plupart, au terme de cette expérience, verront leur sensibilité communiste remise en cause. Il est difficile d'établir une typologie de groupe précise tant les profils varient. On peut tenter toutefois d'établir cinq logiques, cinq itinéraires que nous appellerons: 'la mission', c'est à dire le communiste qui se sent - ou redoute d'être - investi d'un devoir de 'redresseur de torts' et s'estime piégé entre ses aspirations et le milieu de la télé; 'le passage', soit celui qui jette l'éponge ou/et passe à d'autres activités; 'le spectacle', celui qui semble avant tout attentif à paraître; 'la carrière', celui qui s'inscrit dans une stratégie de rapport de forces, de gestion, de pouvoir; 'la profession', celui qui est avant tout journaliste de l'audiovisuel et s'efforce de conserver son identité.

La mission

Licencié de l'AFP en 1953, en tant que délégué syndical CGT, puis journaliste sportif reconnu à l'Humanité, Roland Passevant est embauché en qualité de chef-adjoint du service reportage sur TF1 en octobre 1981, puis rédacteur en chef des grands reporters en janvier 1983. Il est mis sur la touche en 1986. Dans son ouvrage déjà cité, il écrit : 'Le journaliste étiqueté PCF et isolé devient par la force du climat ambiant une sorte de représentant en relations publiques avec son milieu'. Il observe que 'ce rôle de chevalier redresseur de torts, chargé de rétablir les droits des opprimés, est à moyen terme voué à l'échec'. Il parle d'une 'expérience passionnante et déprimante à la fois'. Retraité, il vient d'écrire son 22e ouvrage.

Le passage

Rédacteur en chef adjoint de TF1, François Salvaing est cependant avant tout un homme de plume. Il mesure les difficultés de sa tâche le jour où, couvrant un congrès du PCF, lui et son équipe sont accueillis par les congressistes aux cris de 'Libérez l'information'. Il revient, un temps, dans la presse communiste, comme critique littéraire et chroniqueur judiciaire, qu'il quitte en 1998. Romancier, il est un des responsables de la 'Maison des écrivains'. 'Misayre, Misayre' a obtenu le Prix Livre Inter. 'La grande marée', est un recueil de nouvelles dont 'Le sosie', une évocation de l'un de ses reportages télés. Son dernier roman s'intitule 'La boîte' (Fayard). C'est le cas également de Jean-Charles Eleb, qui reste dans le milieu de l'audiovisuel, puisqu'il est passé de FR3 à une société de production avec M. Campana; de Laurent Sauerwein, ancien correspondant de l'Humanité à Bruxelles, recruté par de Virieu, et retourné à ses amours: la peinture et la sculpture; de Victoria Llanso, impétueuse enquêtrice de TF1 qui faillit créer un incident diplomatique avec le Grand Duché du Luxembourg: en 1982, la mode est à la lutte contre les plages privées; depuis un bateau de la police, elle filme - et aborde sur - une plage privée qui s'avère la propriété du Grand Duc du Luxembourg; alerté, le Quai d'Orsay obtient l'annulation du reportage.

Le spectacle

Talentueux journaliste de la presse écrite, Michel Cardoze est notamment rédacteur en chef adjoint de l'hebdomadaire Révolution. Après 1981, il tient, sur France Inter, une chronique matinale remarquée sur l'actualité politique, puis il passe à TF1. Après la privatisation, les téléspectateurs vont le retrouver pendant des années comme présentateur de la météo. A ce poste un peu décalé, il impose son style, affiche une élégance agressive, des moustaches de gascon et émaille ses interventions de citations littéraires. Il est aujourd'hui à RMC où il anime un magazine culturel.

La carrière

Ancien responsable du syndicat étudiant, l'UNEF, puis journaliste à l'Humanité où il couvre notamment la campagne présidentielle de Georges Marchais, Jean-Luc Mano intègre TF1. Il est affecté aux voyages présidentiels de François Mitterrand, adhère au parti socialiste et à la CFDT. 'Ici il faut faire partie d'un clan' disait un jour l'un de ses intimes à Marcel Trillat. On le retrouve, le temps de la cohabitation, dans la presse mitterrandienne (Globe). Il revient sur Antenne 2 dans la garde rapprochée de J.-P. Elkabach; il a alors en charge l'Information. Lié à l'équipe du président de France Télévision, il en connaît les aléas: il vient de quitter A2 où une partie de la rédaction mettait en cause ses méthodes 'autoritaires'. Il collabore à l'hebdomadaire VSD. Proche de Jean-Luc Mano, Michel Strulovici, ancien journaliste de l'Humanité (il avait été correspondant au Vietnam), demeure rédacteur en chef des journaux du week-end sur A2.

La profession

Dans cette dernière catégorie, on retrouve des journalistes qui sont tout à la fois des professionnels et des communistes encartés ou conservant une sensibilité critique. Ils sont d'abord professionnels, donc reconnus et appréciés par leurs pairs et dans leur milieu pour leurs seuls mérites, et ils ont pu, su, dans le même mouvement faire reconnaître une autre façon de faire du journalisme. C'est le cas à la radio de Francis Crémieux, dont il a déjà été question ici; celui-ci anime l'émission 'Le monde contemporain' jusqu'en 1985.

C'est le cas de Marcel Trillat. Nous le retrouvons chef du service Société auprès de Desgraupes à A2. Il participe activement, à la rédaction de la chaîne, à l'animation d' 'un vrai débat', où s'expriment, s'affrontent et se conjuguent différentes approches des faits, de leur interprétation, de leur traitement, une façon de faire, dit-il, qui va durablement marquer le climat de la rédaction, au delà des changements de direction. Lors de la première cohabitation, six rédacteurs sont écartés. Marcel Trillat se retrouve, pour trois ans, en poste à Rome. Il revient comme directeur adjoint de l'information et se porte volontaire pour aller en Arabie Saoudite couvrir la Guerre du Golfe. Là, 'il sauve l'honneur des journalistes', une expression plusieurs fois entendue dans la bouche de ses confrères. En effet, le 2 février 1991, au journal de midi, il dénonce, en direct, la mise en scène américaine de la guerre et la main mise des médias US sur les informations traitant du conflit. Son intervention impressionne la rédaction en chef qui lui demande de redévelopper ce thème le soir même. Cette question de la désinformation va susciter une large polémique en France. Libération consacre une double page à 'la courageuse sortie de Marcel Trillat, pour qu'enfin l'on sache, en France et en direct, à quoi s'en tenir sur la qualité des informations transmises depuis le terrain sur le conflit en cours'.(16) Le président Bourges, de son côté, critique sur France Inter le journaliste.

Marcel Trillat se retrouve ensuite correspondant à Moscou pour deux ans. Depuis son retour, il collabore essentiellement à l'émission 'Envoyé spécial'. Il est également président de la Société des journalistes d'A2. Celle-ci vient de réaliser (avril 1997) un questionnaire auquel les journalistes ont amplement répondu. Les principales critiques formulées à l'égard de la direction de la chaîne portent sur les pressions du pouvoir, le traitement exorbitant des faits divers, l'approche anecdotique de l'information et l'autoritarisme des responsables.

Conclusion

Au total, le bilan de cette expérience des journalistes communistes à la radio-télévision est globalement surprenant. Dans la plupart des cas, les choix politiques initiaux n'ont pas résisté aux contraintes du milieu. Pression politique et censure feutrée? parfois. Fragilité de l'engagement? - peut-être. Risques d'un métier particulièrement exposé et situé au beau milieu du processus idéologique? - certes. Symptômes d'une crise plus générale du PCF? ou d'une évolution majeure alors de la vie politique? ou encore confrontation vertigineuse entre l'utopique et le réel? - probablement.

Reste que l'ambition du PCF d'affirmer sa présence à la radio-télévision par le biais d'une participation, négociée, de journalistes communistes, était certainement illusoire. L'affirmation du pluralisme dans les médias du service public ne peut s'identifier à une politisation du monde journalistique mais passe par l'affirmation et le respect de règles démocratiques.

Quant au journalisme, il peut faire bon ménage avec la politique à condition d'être d'abord du journalisme.

Notes

(1) Avant guerre, souligne Cécile Méadel, le PCF revendiquait déjà sa place à la radio; dès les années vingt, il demande ainsi que les journaux communistes soient cités dans les revues de presse radiophoniques.

(2) Entretien 22/3/1997.

(3) A. Chauveau, Histoire de la H.A.C.A.

(4) J.-N. Jeanneney, Une histoire des médias, p. 248.

(5) R. Andrieu, Un rêve fou.

(6) Entretien 10/4/1997.

(7) A. Chauveau, p. 75.

(8) 'PCF: Changer de cap' pp 98/100; Programme commun, pp. 163/166.

(9) Entretien 19/4/1997.

(10) A. Chauveau, p. 167; cf Archives Fillioud 910617/004.

(11) Entretien 22/3/1997.

(12) R. Passevant, Journaliste sous haute surveillance, p. 92.

(13) M. Cotta, p. 123.

(14) Entretien 21/3/1997.

(15) Archives Clément 850743.

(16) Libération du 4/2/1991.

Bibliographie

Agnès Chauveau, Histoire de la Haute Autorité de la Communication Audiovisuelle (1982/1986), Thèse d'histoire, 1995. publié sous le titre L'audiovisuel en liberté? : histoire de la Haute Autorité, Paris : Presses de Sciences Po, c1997.

Jérôme Bourdon, Haute fidélité, Pouvoir et télévision (1935/1994), Paris, Seuil, 1994.

Jean-Noël Jeanneney, Une histoire des médias, Paris, Seuil, 1996.

Michèle Cotta, Les Miroirs de Jupiter, Paris, Fayard.

Jacques Bidou, Télévision en liberté, Paris, Editions sociales, 1982.

Roland Passevant, Journaliste sous haute surveillance, Paris, Editions Sociales, 1987.

François Salvaing, La Marée du siècle, Paris, Fayard, 1997.

René Andrieu, Un rêve fou, Paris, L'Archipel, 1996.

Anne de Beer, Le Monde contemporain, un espace radiophonique original, Thèse de sociologie, Jussieu, 1987.