Wolton, Dominique, 1999, Internet et après ? Une théorie critique des nouveaux médias, Paris: Flammarion; 240 p.

 

Le livre se veut théorique mais soutient un combat quand il se pose d’emblée des questions d’ordre normatif sur la démocratie de masse, la culture européenne, le rôle de la télévision. L’hydre est désignée si elle n’est pas incarnée : c’est le déterminisme technique qui formate toute réflexion sur la communication faute d’une réelle réflexion théorique ; "la communication est réduite aux techniques et les techniques deviennent le sens". Comme souvent, la dénonciation est surtout un procédé rhétorique et il ne s’agit pas ici d’analyser les propos des tenants du déterminisme, entrepreneurs, hommes politiques, journalistes, publicitaires, sondeurs…, mais plutôt de dessiner des contre-positions à la thèse, celles des laudateurs aveuglés des nouveaux médias, des adulateurs bernés de l’internet, bref du prophétisme fétichiste qui accompagne ces nouvelles technologies.

L’opération commence par une revalorisation de la télévision, à la fois indispensable, évidente et par nature insatisfaisante. Dominique Wolton plaide, ici comme dans ses livres précédents, pour que soit privilégiée "la logique de l’offre" et favorisées les télévisions généralistes qui sont indispensables au maintien du lien social et du fonctionnement démocratique. Opposés à la télévision, les nouveaux médias relèvent eux de la logique de la demande. La phrase repose sur deux présupposés; elle s’appuie d’abord sur le postulat non interrogé ici de "l’incompressible décalage entre les trois logiques de l’émetteur, du message et du récepteur"… Mais admettons, pour faciliter la démonstration et en dépit de nombreux travaux de sociologie et d’économie, cette opposition entre logique de l’offre et logique de la demande. Il faudrait surtout que nous soyons convaincus de l’existence d’une entité "nouveaux médias", suffisamment homogène. Quand bien même elle ne recouvrirait que le monde d’Internet, est-il démontré que les techniques du courrier électronique, des bases de données, du web et des réseaux spécialisés soient des "offres" comparables ? Comment peut-on si l’on se situe du côté des usages et non point des technologies, comparer - pour prendre deux exemples de sites web réussis - la formation collective au diagnostic médical sur un site d’homéopathie et le catalogue de vente du santonnier marseillais Carbonnel ? Dominique Wolton souligne lui-même la diversité des compétences mobilisées (p 140) sans renoncer pour son raisonnement à cette créature commode, le Net.

Dans quelques paragraphes salutaires, l’auteur rappelle que l’image d’internet dans la presse s’arrête souvent à la multiplication des connaissances disponibles pour tous sans réfléchir à l’articulation de cette offre avec les usages. Il soutient pour sa part que les nouveaux services d’informations, de services et de connaissance risquent d’accroître les inégalités culturelles et sociales, en répondant par trop à la demande préexistante.

Le livre a fait grand bruit dans le monde du Net pour une assertion (pp 101-106) : Internet -ou du moins un grand nombre de ses activités- n’est pas un média dans la mesure où, d’une part, il ne repose pas sur une représentation a priori d’un public et, d’autre part, il ne renvoie pas à l’existence d’une communauté définie. Il a aussi choqué parce qu’il rompt avec l’idéologie libérale omniprésente qui veut qu’on ne réglemente pas le net, sous peine d’attenter à la libre circulation des idées et qu’il démontre la nécessité d’une réglementation nationale et européenne. Sur le premier propos, c’est d’avoir lu trop vite Wolton que les thuriféraires du Net se sont enflammés. Son objectif n’est pas de chasser Internet de la sphère enchantée des médias, mais plutôt de signaler leur convergences fondamentales du point de vue de la "théorie de la communication".

L’ouvrage ne s’éclaire pas d’observations ou d’études de cas mais le pamphlet est salutaire : l’utopie de la communication universelle est un des piliers du mythe qui entoure Internet dans les discussions électroniques comme dans beaucoup d’articles de presse. Cependant, cette démythification n’est qu’une étape dans l’analyse et la compréhension de l’internet ; il faut encore aller au delà de l’étiquette commode d’internet, pour voir la diversité des phénomènes, différencier les formes de services, les publics, les usages ; il reste à s’interroger sur le rôle des portails, des moteurs de recherche (avant de soutenir que l’on "se circule librement sur le web"), à comprendre le rôle des échanges électroniques dans la formation des collectifs (des chercheurs, des patients, des militants, des groupes professionnels…), à voir les effets du commerce électronique sur le marketing, sur les acheteurs, sur la fabrication des biens et des services, bref sur les marchés…